Il faut que, non-seulement la nature morale, mais encore la nature physique leur obéisse comme la note obéit au musicien sur l'instrument, comme la teinte obéit au peintre sur la palette. Visage, regard, lèvres, fibres sourdes ou éclatantes de la voix, stature, démarche, orteils crispés sur la planche, gesticulation serrée au corps ou s'élevant avec la passion jusqu'au ciel, rougeurs, pâleurs, frissons, frémissements ou convulsions de l'âme communiqués de l'âme à l'épiderme et de l'épiderme de l'acteur à celle d'un auditoire transformé dans le personnage, cris qui déchirent la voûte du théâtre et l'oreille du spectateur pour y faire entrer la foudre de la colère, gémissements qui sortent des entrailles et qui se répercutent par la vérité de l'écho du cœur, sanglots qui font sangloter toute une foule, tout à l'heure impassible ou indifférente, gamme entière des passions parcourue en une heure et qui fait résonner, sous la touche forte ou douce, le clavier sympathique du cœur humain: voilà la puissance de ces hommes et de ces femmes, mais voici aussi leur génie!
De telles puissances et de tels génies artificiels supposent, dans ces acteurs indispensables à la scène, des miracles d'efforts, d'études, d'éducation spéciale à cette profession, des sentiments fantastiques qui ne se produisent que dans un état très-lettré, très-oisif et très-opulent des nations. Les poëtes dramatiques ne sont pas seuls dans leurs œuvres, ils n'existent tout entiers que par leurs acteurs; ils dépendent ainsi du temps où ils vivent et ne peuvent naître qu'à la consommation des nations policées. Que serait devenu le grand Homère, qui allait récitant lui-même ses poëmes sur les chemins de Chio ou de Samos, s'il avait écrit ses divins ouvrages en scènes et en dialogues, et s'il lui avait fallu trouver des interprètes de ses vers parmi les pasteurs ou les matelots de l'Ionie?
À chaque âge son genre de poésie, mais le plus parfait, sinon le plus émouvant de ces genres, est certainement celui qui n'a pas besoin de tous ces auxiliaires et de tous ces accessoires étrangers à la poésie elle-même et qui ne demande, comme le poëte épique ou le poëte lyrique, qu'une goutte d'encre au bout d'une plume de roseau.
Cela dit, remettons à un autre moment l'étude que nous ferons rapidement du théâtre grec, le plus accompli des théâtres, du théâtre romain, presque nul dans un peuple trop féroce pour goûter les plaisirs purement intellectuels de l'esprit, des théâtres espagnols, anglais, allemands, et enfin du théâtre français, le plus correct et le plus sensé des théâtres modernes dans la plus sensée et dans la plus communicative des langues, et commençons par son chef-d'œuvre Athalie.
II
Il faut tuer ici, par un mot dur, mais vrai, la vanité de l'homme. Un grand homme n'est pas seulement, comme on dit, fils de ses œuvres: un grand homme est avant tout fils de son siècle, ou plutôt un siècle se fait homme en lui: voilà la vérité.
Jamais ce mot ne fut plus visiblement vérifié que dans Racine et dans les cinq ou six grands poëtes ou grands écrivains qui furent avec lui comme la floraison et la fructification de ce beau siècle de Louis XIV. Tout concourait, depuis cent cinquante ans, dans la religion, dans la politique, dans les armes, dans l'éducation publique, dans la direction des lettres et des arts, à élever la France à une de ces époques de civilisation, de gloire, de paix, de loisir et de luxe d'esprit où les nations font halte un instant, comme le soleil à son zénith, pour concentrer tous leurs rayons en un foyer de splendeur active et pour montrer au monde ce que peut être un peuple parvenu à sa dernière perfection de croissance d'unité et de génie.
La religion et la monarchie, ces deux principes d'autorité absolue, l'un sur les âmes, l'autre sur les esprits, s'étaient embrassées dans une indissoluble étreinte. Elles avaient donné à la France tout ce que peut donner le despotisme: la concentration et la règle de toutes ses forces intellectuelles et matérielles dans un effort universel des intelligences disciplinées sous l'Église et sous le roi. La liberté a autre chose à donner un jour aux peuples, mais on peut défier l'Église et la monarchie de donner plus qu'elles n'avaient donné au siècle de Louis XIV, le génie discipliné par le despotisme.
Voyez comme tout y avait providentiellement concouru! Les guerres de religion, atroces mais saintes, dans les deux partis, avaient remué et exercé jusqu'au fond des âmes le plus fort, le plus noble, le plus divin des héroïsmes humains, l'héroïsme de la conscience, non pas celui qui fait les héros, mais celui qui fait les martyrs. Les caractères s'étaient vigoureusement retrempés dans ce sang et dans ce feu des guerres sacrées.
Le sort et la défection d'Henri IV, ce dupeur de Dieu et des hommes, avaient donné la victoire au parti de l'Église romaine. Ce parti avait persécuté et proscrit les vaincus obstinés. C'était atroce, mais c'était logique. On avait combattu pour l'unité, on devait triompher pour elle. Le crime de liberté de pensée n'était plus seulement un crime contre le ciel, c'était un crime contre l'État. Le roi n'était que la main du pontife, il vengeait l'Église, et l'Église, à son tour, vengeait le prince; car ces deux autorités se confondaient en une. Ce qui échappait à l'Église tombait sous le glaive du roi, et ce qui s'insurgeait dans son cœur contre le roi tombait sous l'excommunication de l'Église. Il ne fallait pas seulement obéir à cette double autorité combinée entre le roi et Dieu, il fallait l'adorer. La servitude était devenue vertu. Ce n'est pas assez; elle était devenue honneur selon le monde.