Un mot historique de Racine dans une de ses lettres à madame de Maintenon caractérise mieux que mille pages l'excès véritablement impie et cependant consciencieux d'asservissement à la personne divinisée du prince dont on se glorifiait à cette époque: «Dieu m'a fait la grâce, Madame, de ne jamais rougir de l'Évangile ni du roi dans tout le cours de ma vie.»

Ainsi Dieu et le prince étaient placés au même niveau d'adoration et d'adulation par ces sujets agenouillés devant les deux puissances. Ce mot qui paraîtrait abject et sacrilége aujourd'hui aux plus vils des courtisans d'un trône, paraissait sublime alors; c'était la dévotion à la tyrannie.

III.

Voilà ce qu'avait fait l'esprit du temps pour l'unité de ce peuple. La guerre et la politique n'avaient pas fait moins. Deux grands ministres: l'un, le Machiavel français, Richelieu; l'autre, le politique italien, Mazarin, maîtres de deux règnes et d'une régence, avaient fait le reste.

L'un, par ses férocités implacables, avait émancipé complétement le trône des restes de la grande féodalité qui résistaient et qui embarrassaient son action souveraine. La faux de Tarquin dans la main de Richelieu, cruel par goût autant au moins que par politique, avait abattu toutes les têtes qui tendaient à se relever à la cour ou dans les provinces. Ce grand niveleur à tout prix avait fait une proscription de Marius pour crime de supériorité. Malheur aux grands, c'était sa maxime. Il ne voulait qu'un seul grand, le roi, et c'était lui qui était le roi sous sa pourpre. Cette terreur d'en haut avait réussi.

L'autre, Mazarin, le plus doux, le plus temporiseur et le plus habile de tous les politiques qui aient jamais manié les fils compliqués d'une régence de royaume pendant une longue minorité, avait rejeté loin de lui la hache sanglante de Richelieu son maître. Il avait compris que la nation, intimidée et abattue, n'avait plus besoin que d'être relevée, caressée et séduite par les manéges et par les bienfaits d'une politique de négociation. Il avait commencé son système de séduction par le cœur de la reine, mère de Louis XIV. Cette charmante veuve d'un roi imbécile avait tremblé elle-même sous Richelieu, elle s'était précipitée avec confiance dans l'esprit et dans le cœur d'un ministre qu'elle ne pouvait plus trahir sans se trahir elle-même.

L'histoire, envenimée par les pamphlets du temps pleins des animosités de la Fronde et des parlements, a défiguré cette reine habile. En réalité, c'était une femme intrépide, une mère accomplie, une amie constante de son ministre jusqu'à la mort, une politique aussi consommée et plus magnanime qu'Élisabeth d'Angleterre. Son seul tort, dans l'histoire, c'est de s'être effacée et tenue dans le demi-jour derrière la pourpre de Mazarin.

Mais cette réserve même était dans son vrai rôle de femme, de reine et de mère. En apparaissant trop, elle aurait assumé sur elle et sur son fils les impopularités dangereuses qui s'attachaient à Mazarin. En se tenant dans l'ombre et dans une habile neutralité, entre le ministre odieux, mais nécessaire, et les grands révoltés, Anne d'Autriche conservait pour les grands périls ce rôle d'intermédiaire irresponsable et de négociatrice couronnée qui rétablissait la paix et qui sauvait à la fois le jeune roi, la monarchie et le ministre.

C'est un règne mal étudié de l'histoire de France, c'est une histoire écrite par l'opposition de la Fronde et par des factieux en robe du parlement. La véritable reine Blanche de ce grand règne fut Anne d'Autriche.

IV