Nous allons aujourd'hui vous parler de Boileau. Boileau est à lui seul un procès littéraire. Est-ce un grand homme de lettres? Est-ce une pâle médiocrité? Est-ce un Tarquin de notre littérature ayant fauché du tranchant de ses satires toutes les tiges naissantes de l'esprit français qui menaçaient de dépasser sa platitude? Est-ce un eunuque Narsès de notre beau siècle, ayant arraché à nos poëtes leur virilité et à notre langue sa jeunesse pour les rendre timides, serviles et stériles comme lui-même? A-t-il nui à notre croissance comme nation intellectuelle, ou a-t-il dirigé notre séve égarée et surabondante vers une conformation durable de la langue et de la pensée, en réprimant cette séve de la France et en la contenant dans les règles éternelles du bon sens et du bon goût, ces deux nécessités premières et ces deux qualités natives du génie français?
C'est ce procès, si souvent débattu de nos jours avec la partialité et avec la passion des querelles d'esprit, que nous allons essayer de juger à notre tour, en comprenant bien et en faisant bien comprendre cet homme d'achoppement, Boileau.
II
Disons d'abord une vérité sévère en apparence, mais en réalité flatteuse pour notre pays. Le premier devoir et le premier droit d'un homme qui écrit sur la littérature universelle du genre humain, c'est d'être lui-même universel, c'est de s'élever par conséquent au-dessus des amours-propres, des préjugés, des superstitions d'esprit, des fanatismes nationaux de sa patrie et de son temps, pour juger les hommes par leurs œuvres et non par leurs prétentions. Les lettres n'ont pas de frontières et ne connaissent pas de drapeaux. Ce qu'on pense et ce qu'on écrit de beau à Rome, à Ispahan, à Jérusalem, à Pétersbourg, à Vienne, à Londres, à Madrid, à Calcutta, à Pékin, grandit l'humanité pensante à Paris. Il n'y a pas de droit d'aubaine pour la pensée: le génie est du domaine commun. Il est comme l'air; il franchit, sans les connaître, toutes les limites politiques des peuples pour vivifier partout tout ce qui le respire.
Ce serait un pauvre critique que celui qui se déclarerait un critique national et qui arrêterait les chefs-d'œuvre de l'intelligence étrangère à ces mesquines douanes de la pensée, en leur demandant leurs certificats d'origine. Nous n'avons eu que trop de ces critiques prohibitifs en France et ailleurs. Ce sont eux qui ont stérilisé les lettres, en empêchant, autant qu'il était en eux, ces unions conjugales entre les esprits de différents climats, qui auraient multiplié leurs fruits en se rencontrant pour s'unir. Toute fécondité vient de l'union, dans la nature morale comme dans la nature matérielle. Il y a dans l'esprit humain, comme dans les végétaux, des pensées mâles et des pensées femelles. Ces hommes d'exclusion ressemblent à ces Arabes des frontières de Perse qui étendent des toiles autour des palmiers mâles de leurs tribus, dans le temps de la floraison, pour empêcher le vent du désert d'aller porter les semences de leurs palmiers aux palmiers femelles des tribus voisines. Ils tuent le fruit et font la disette au détriment de tous. Mais le vent finit par passer, malgré les hommes, et par porter la fécondité dans les deux partis.
Nous ne sommes pas de ces hommes jaloux de la gloire et de la nourriture intellectuelle des autres peuples que le nôtre. Nous aimons à rendre à toutes les races pensantes ce qui est à ces races, et à Dieu ce qui est à Dieu.
III
Cela dit, et après ces précautions oratoires, nous allons, à nos risques et périls, exprimer franchement, en quelques mots, notre pensée sur les aptitudes naturelles de la France comparées aux aptitudes des nations antiques et modernes avec lesquelles notre littérature nationale peut rivaliser. Chacune de ces nations a reçu son lot de la nature.
L'Inde a la supériorité dans la théosophie, cette disposition mystique admirable et sainte qui voit la Divinité avec évidence dans toute la nature, qui fait de toute la nature un miroir de cette Divinité, et qui contemple avec ravissement dans ce miroir le drame divin et humain de la création.
La Chine a la supériorité dans la science qui recueille, qui découvre la première les faits; elle a la supériorité aussi dans la raison qui conclut de cette science des faits une grande sagesse pratique et utilitaire en toute chose, agriculture, morale, législation, civilisation, politique. Les grandes inventions appartiennent à cette race expérimentale. C'est par excellence le peuple inventif.