L'Arabie, en y comprenant les Hébreux, les Persans et presque tout l'Orient de la zone rapprochée de l'Europe, a la supériorité dans l'imagination; c'est la race du merveilleux par excellence, la terre des songes, le lit de pavots où l'on rêve éveillé avec le plus de charme et de poésie. Nulle part on ne conte mieux ces récits chimériques qui flottent dans l'imagination transparente comme les fumées du narghilé dans un ciel serein. Tous les conteurs, ces poëtes populaires de la tente, sont Arabes ou Persans, et tous nos contes viennent de Bagdad.
La Grèce a la supériorité dans l'art, cette logique de la pensée, de l'imagination et du sentiment. De tout ce que la Grèce touche, divinité, philosophie, politique, poésie, musique, drame, histoire, architecture, marbre, pierre, pinceau, elle fait un art accompli. C'est le lapidaire de l'espèce; elle taille tout, elle polit tout, elle enchâsse tout dans un cadre parfait. Sa littérature façonnée est l'écrin de l'intelligence humaine.
Rome a la supériorité en politique, en guerre, en éloquence d'action, en constance dans ses desseins, en caractère en un mot. C'est le peuple du caractère; il y en a jusque dans sa littérature. Lisez Tacite; c'est le nerf irrité d'un peuple volontaire, libre, humilié, mais indompté; c'est le muscle qui perce la chair. Le caractère de sa race y palpite à chaque mot comme dans le spasme du gladiateur mourant.
L'Italien, fils non dégénéré, mais déshérité, du Romain, a la supériorité dans le sentiment du beau. C'est là son génie, c'est là sa vertu, c'est là son signe entre les peuples. Son âme a reçu plus de part que celle des autres nations dans ce type éternel et ineffable de beauté qui est le modèle intérieur sur lequel se moulent les actes ou les œuvres de l'homme. Beauté dans la forme: voyez ses femmes! Beauté dans l'architecture: voyez ses temples et ses palais! Beauté dans la sculpture: voyez son Michel-Ange! Beauté dans la peinture: voyez son Raphaël! Beauté dans la musique: voyez son Rossini! Beauté dans la poésie: voyez son Dante, que des pamphlétaires m'accusent aujourd'hui, en Italie, d'avoir calomnié, parce que j'ai séparé, en parlant de lui, l'œuvre ténébreuse du théologien du génie incomparable du poëte, et parce que je l'ai appelé le dieu de la poésie, tandis que Voltaire l'appelait le monstre de la barbarie! Voyez sa langue: elle ne pèche même que par l'excès du beau; elle est trop sonore pour des lèvres d'homme, elle ne devrait être parlée que par des anges ou par des femmes! Voyez son Tasse! voyez son Arioste! voyez son Pétrarque, Platon de l'amour féminin! voyez même son Machiavel, qui a porté le sentiment du beau jusque dans les crimes de son style! C'est toujours le peuple du beau. L'Italien est un amant du beau.
L'Allemand a la supériorité dans la philosophie spéculative et dans la construction presque indienne de sa langue, faite pour incorporer des rêves ou pour élaborer des idées. L'Allemand est un philosophe.
L'Espagnol, en littérature, a la supériorité dans l'élévation grandiose de l'âme et dans la noblesse souvent exagérée du style. C'est cette élévation de l'âme qui donne à sa littérature le caractère mystique, ascétique, érémitique qu'on trouve dans sa sainte Thérèse et dans son peintre Murillo. C'est cette noblesse exagérée des sentiments qui lui a maintenu longtemps le génie chevaleresque poussé jusqu'à la folie et jusqu'à la caricature, dont son don Quichotte, son livre populaire, a été, sous la plume de Cervantès, l'amusante et déplorable dérision. Ce sont les vices d'un peuple qu'il faut bafouer; ce ne sont pas ses vertus nationales. L'Espagnol, qui se transforme aujourd'hui en citoyen, a été jusqu'ici un chevalier et un moine.
Le Portugais, dont la langue a toutes les magnificences de l'espagnol sans en avoir les défauts, a la supériorité dans l'aventure et dans l'audace; il a joué sa fortune sur toutes les vagues de l'Océan. Jamais peuple si peu nombreux ne fit et n'écrivit de si grandes choses. Son Camoëns est le poëte épique de son histoire, de ses découvertes et de ses conquêtes dans l'Inde. Son empire, transbordé en six mois de Lisbonne en Amérique, sera un jour le texte d'un autre Camoëns. Le Portugais est un aventurier, l'aventurier national, héroïque et poétique des temps modernes.
L'Angleterre, après l'Allemagne, est en littérature la seule nation dont le génie vienne du Nord sans avoir passé par la Grèce et par Rome; elle a la supériorité de l'originalité. Cette originalité a un peu été déteinte par la Bible dans Milton et par la latinité d'Horace dans Pope, l'Horace anglais. Mais son véritable géant, Shakspeare, est né, comme Antée, de lui-même et de la terre. Il a imprégné le génie littéraire saxon anglais d'une séve septentrionale, sauvage, puissante, qu'elle ne peut plus perdre. Les institutions libres de cette nation et sa situation forcément navale ont donné à son génie incontestable le caractère multiple de ses aptitudes. Il a le besoin de compenser la petitesse de son territoire par une immense et forte personnalité. Le citoyen de la Grande-Bretagne est un patriarche dans sa maison, un poëte dans ses forêts, un orateur sur sa place publique, un marchand dans son comptoir, un héros sur son navire, un cosmopolite sur le sol de ses colonies, mais un cosmopolite emportant sur tous les continents avec lui son indélébile individualité. Les races antiques n'ont rien qui lui ressemble. On ne peut le définir, en politique comme en littérature, que par son nom: l'Anglais est un Anglais.
L'Amérique n'a encore que la supériorité de la jeunesse. Son génie, s'il lui en vient un autre que celui de la vieille Europe, sa mère, est à l'état de croissance. On ne sait encore ce qu'il produira, peuple sans ancêtres sur un continent sans passé:
Prolem sine matre creatam!