La France, il faut l'avouer, dussent toutes les férules des écoles tomber sur la main qui inscrit ces lignes, la France n'a pas eu jusqu'ici, parmi ses innombrables aptitudes, la grande imagination littéraire et poétique. La meilleure preuve de ceci, c'est qu'elle n'a ni un grand poëte épique comme Homère, Dante, le Tasse, ni un grand poëte lyrique sacré comme David, ni un grand poëte lyrique profane et philosophique comme Horace et Pindare, ni un grand dramatiste comme Eschyle ou Shakspeare. La France a peu d'imagination poétique; elle semble réserver cette qualité surhumaine de l'humanité, l'enthousiasme, pour ses actes plus que pour ses œuvres.

Elle n'a pas la théosophie contemplative de l'Inde; elle n'a pas le rationalisme obstiné, inventif et législateur de la Chine; elle n'a pas la fécondité de chimères, l'instinct du merveilleux de l'Arabie; elle n'a pas l'art exquis et universel de la Grèce; elle n'a pas la constance et l'austérité de la vieille Rome; elle n'a pas la grâce et la mollesse de l'Italie moderne; elle n'a pas la philosophie spéculative et planante sans toucher terre de l'Allemagne; elle n'a pas le génie du grandiose et du chevaleresque de l'Espagne; elle n'a pas le génie des aventures épiques des Portugais; elle n'a pas l'indélébile originalité de l'Angleterre.

Mais la France rachète toutes ces infériorités relatives avec ces peuples par des qualités d'esprit, de caractère, et surtout de cœur, qui lui sont propres, et qui la placent, sinon au-dessus, du moins au niveau et souvent en avant de ces grandes individualités humaines. La privation relative de ces grandes facultés de l'imagination préserve aussi la France des excès et des vices inséparables de ces facultés trop dominantes dans certaines races. Son génie n'a pas leur puissance, mais aussi il n'a pas leurs défauts; rien n'altère, chez le Français, cet équilibre admirable des facultés qui est la santé de l'esprit, comme l'équilibre des humeurs est la santé du corps. Cet équilibre parfait de l'imagination et de la raison, de l'enthousiasme et de la prudence, de la force d'impulsion et de la force de résistance, de la chaleur d'âme et du sang-froid d'esprit, conserve au génie français cette qualité des qualités, le jugement, sans lequel le génie devient une maladie mentale.

Le jugement lui donne ce qu'on appelle le goût dans les arts, le goût, c'est-à-dire le discernement exquis, irréfléchi, mais pour ainsi dire infaillible, de l'esprit, qui lui fait dire: ceci est bon, ceci est mauvais; ceci est dans la convenance des choses, ceci n'y est pas. Attrait ou répugnance naturelle de l'esprit qui le préserve des engouements illogiques et qui lui fait choisir les aliments sains de l'intelligence, comme la répugnance physique du palais ou de l'odorat préserve le corps des substances suspectes ou nuisibles. Le goût, en effet, n'est que le choix sous un autre nom; c'est une des facultés du génie national les plus précieuses, et qu'aucun peuple peut-être, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes, n'a possédé avec autant d'infaillibilité et de délicatesse que le Français; c'est même par cette qualité qu'il est en littérature et en idées l'oracle de l'Europe. Le Français est le dégustateur intellectuel de toutes les productions de la pensée dans le monde. Ce qu'il aime, on l'aime; ce qu'il rejette, on le rejette; son jugement a l'autorité d'un instinct.

Or, qu'est-ce que le Français aime par-dessus tout et avant tout dans les productions de la pensée? C'est le bon sens. La première qualité qu'il exige, et avec raison, d'une œuvre de l'esprit et des langues, c'est d'être conforme au bon sens.

Et qu'est-ce que le bon sens? Le bon sens est: la moyenne rigoureuse de l'esprit humain dans tout l'univers et dans tous les temps. C'est la meilleure définition que je puisse trouver. Au-dessus du bon sens il y a le génie, apanage exceptionnel d'un très-petit nombre; au-dessous du bon sens il y a la sottise, la démence, la médiocrité, apanage déplorable de tout ce qui est inférieur au nom d'homme dans l'espèce humaine. Mais entre le génie et la médiocrité il y a le vaste domaine du bon sens, la région moyenne des vérités reçues, la terre des heureux et des sages, qui ne s'élève pas jusqu'aux régions périlleuses et inhabitées du génie, qui ne descend pas jusqu'aux régions basses et ténébreuses de la médiocrité, mais qui s'étend, immense et sereine, entre les deux abîmes et qui est le séjour moral habité par les bons esprits. C'est là que le génie français règne par le goût, qu'il maintient sa royauté par l'esprit, cette monnaie du génie à l'usage d'un plus grand nombre d'intelligences que le génie lui-même.

IV

Et qu'est-ce encore que l'esprit? L'esprit est la grâce du bon sens. Nous ne pouvons pas non plus trouver une expression plus exacte et plus concise pour le définir. On voit par cette définition que l'esprit ainsi entendu ne vient pas seulement de l'intelligence, mais qu'il vient aussi du caractère. Une intelligence juste, vive et fine, un cœur ouvert, large et bienveillant sont les deux conditions nécessaires à un peuple ou à un homme pour avoir ce qu'on appelle de l'esprit. Le méchant n'en a pas, car la méchanceté n'a pas de grâce. Le Français en a, car il est essentiellement bon; il s'oublie en toute occasion lui-même pour voler au secours de tout le monde. On l'accuse d'étourderie, c'est peut-être vrai, mais son étourderie est toujours l'élan de la magnanimité vers quelque belle chose. Il y a du vent dans son âme, mais ce vent enfle les voiles du monde vers tout ce qui brille d'élevé ou de beau à l'horizon des idées.

De tout ceci que conclure? que, si l'Indou est un théosophe, le Chinois un raisonneur, le Romain un politique, l'Espagnol un chevalier, l'Arabe un conteur, le Grec un artiste, le Portugais un aventurier héroïque, l'Allemand un philosophe, l'Anglais un patriote, l'Italien moderne un amant du beau, le Français, lui, est par excellence un homme d'esprit. Nous avons dit que le bon sens était la moyenne de l'esprit humain dans tout l'univers; nous avons dit que l'esprit et le goût étaient les caractères du bon sens français en littérature; nous avons dit que le Français était l'homme d'esprit entre tous les peuples; nous ajoutons: la capitale du bon sens est en France, la moyenne du monde est à Paris.

V