Ce court préambule était nécessaire pour arriver à l'inexplicable influence de Boileau sur les lettres françaises. Dans aucun autre pays du monde un tel homme n'aurait laissé une trace de son nom. Pour le comprendre il fallait comprendre préalablement l'esprit français contemporain.

Boileau n'était certes pas un homme de génie; il n'avait aucune de ces qualités qui composent la nature des grands poëtes, ces foyers d'enthousiasme brûlés les premiers par leur propre feu. La véritable poésie est inséparable de la grandeur d'âme, des convulsions de la passion, de l'élévation des idées, de la chaleur qui atteste la vie dans l'œuvre de l'esprit comme celle du cœur atteste la vie dans l'homme des sens. En mettant la main sur le cœur du vrai poëte, il faut le sentir battre, comme celui des héros, plus vite et plus fort que celui des autres mortels. La poésie est l'héroïsme de l'esprit et de l'âme. Boileau n'avait rien de ces dons ou de ces excès de nature qui font souvent mourir jeunes les grands poëtes, mais qui les font revivre éternellement dans leur nom et dans leurs chants. Ce n'était point un homme de chant; c'était un homme de chuchotement ingénieux et à voix basse, ou plutôt à peine était-ce un homme.

La nature ou un accident d'enfance, en lui refusant la virilité qui fait les grandes passions, les grands malheurs, les grandes gloires, lui avait aussi refusé cette puissance d'aimer qui est le tourment, mais aussi qui est la fécondité de l'âme. Quand ces grandes passions sont refusées à un homme, il faut se défier de lui. À défaut des grandes, il est réduit aux petites passions de la société: de l'envie, de la haine, de l'amour-propre, quelquefois de l'ambition et de l'intrigue, comme les Narsès de l'antiquité. Les infirmes naissent jaloux: c'est la loi de la nature; ils se vengent sur les êtres complets du malheur et de l'imperfection de leur être; leur consolation, c'est de ravaler ce qui les dépasse. Un sens de moins peut détruire toute l'harmonie d'une âme; une infirmité vicie souvent toute une existence. Si Boileau n'avait pas été maladif il n'aurait pas écrit des satires, et si lord Byron, de nos jours, n'avait pas été boiteux, il n'aurait pas écrit Don Juan, cette vengeance d'un esprit perverti par l'orgueil souffrant contre ceux qui marchent droit. Le malheur est souvent méchant, et cette méchanceté est la seule excusable; le cœur comprimé par une souffrance se dilate rarement pour aimer les hommes.

VI

Une prédisposition naturelle inclina donc Boileau à la satire.

En effet, qu'est-ce que la satire? C'est la mauvaise humeur de l'esprit chez les hommes qui, comme Boileau ou Horace, ne font que la satire des œuvres; c'est la mauvaise humeur de la vertu chez les hommes qui, comme Juvénal, font la satire des mœurs; mais toujours c'est la mauvaise humeur. C'est l'explosion moqueuse ou virulente d'une âme plus sensible aux laideurs qu'aux beautés intellectuelles ou morales de l'humanité. L'enthousiasme et l'amour, ces deux seules véritables Muses divines, ne s'abaissent pas à satiriser le genre humain; elles pleurent sur lui s'il se souille, elles lui chantent le Sursum corda, de l'espérance s'il se décourage ou s'il se dégrade. Elles croiraient se dégrader elles-mêmes si elles lui présentaient le miroir satirique de Boileau ou le miroir tragique de Juvénal pour le faire rire de ses ridicules ou pour le faire frémir de ses crimes.

La satire procède du dégoût ou de la haine, passions peu dignes d'être exprimées en vers immortels par les poëtes. Voilà pourquoi nous ne plaçons, dans notre opinion personnelle, ce genre de littérature qu'à un degré inférieur dans les œuvres de l'esprit humain. Nous exceptons néanmoins de ce mépris les grandes et saintes indignations en vers de Juvénal, de Gilbert et d'un poëte unique dans notre temps, Barbier. C'est lui qui, dans une iambe intitulée la Curée, a égalé Pindare en verve et dépassé Juvénal en colère, mais verve lyrique aux images de Phidias comme la Cavale, colère sainte aux accents d'airain comme l'Imprécation biblique. Ces satires-là ne sont pas de la haine; elles sont l'amour du beau et de l'honnête poussé jusqu'à la vengeance contre le laid et le crime. Mais cette vengeance élevée ne supplicie personne; elle est anonyme, comme le glaive exterminateur dans les mains de l'ange; elle ne tombe pas sur des têtes, mais sur des vices.

C'est ainsi que, dans une de ces satires immortelles, Barbier flagelle le Paris de 1830 du geste et du ton dont le Dante flagellait la Florence de 1300. Ce poëte, sans blesser personne, gourmande les cupides bassesses de ces foules du lendemain qui se précipitent sur tout ce qui tombe, et flétrit les faciles victoires de ces fanfarons d'après coup qui outragent tout ce qui est désarmé. Écoutez-en seulement les derniers vers; ils rappellent, par leur fruste énergie, le poil hérissé et la gueule sanglante de ce sanglier de Calydon qu'on voit sur la place du marché de Florence:

Ainsi, quand, désertant sa bauge solitaire,
Le sanglier, frappé de mort,
Est là, tout palpitant, étendu sur la terre,
Et sous le soleil qui le mord;
Lorsque, blanchi de bave et la langue tirée,
Ne bougeant plus en ses liens,
Il meurt, et que la trompe a sonné la curée
À toute la meute des chiens;
Toute la meute, alors, comme une vague immense,
Bondit; alors chaque mâtin
Hurle en signe de joie, et prépare d'avance
Ses larges crocs pour le festin.
Et puis vient la cohue, et les abois féroces
Roulent de vallons en vallons;
Chiens courants et limiers, et dogues, et molosses,
Tout s'élance, et tout crie: Allons!
Quand le sanglier tombe et roule sur l'arène,
Allons! allons! les chiens sont rois!
Le cadavre est à nous; payons-nous notre peine,
Nos coups de dents et nos abois.
Allons! nous n'avons plus de valet qui nous fouaille
Et qui se pende à notre cou;
Du sang chaud, de la chair, allons, faisons ripaille,
Et gorgeons-nous tout notre soûl!
Et tous, comme ouvriers que l'on met à la tâche,
Fouillent ces flancs à plein museau,
Et de l'ongle et des dents travaillent sans relâche,
Car chacun en veut un morceau;
Car il faut au chenil que chacun d'eux revienne
Avec un os demi rongé,
Et que, trouvant au seuil son orgueilleuse chienne,
Jalouse et le poil allongé,
Il lui montre sa gueule encor rouge, et qui grogne,
Son os dans les dents arrêté,
Et lui crie, en jetant son quartier de charogne:
«Voici ma part de royauté!»

1830.