De telles satires sont des coups de foudre, et non des coups de lanières. Cela ne blesse pas, cela écrase.
Les autres sont un supplice personnel infligé, comme disent les satiristes, par le fouet de la satire à des hommes dont ce fouet déchire la peau. Eh bien! quelle que soit la justice de ce supplice, nous ne pouvons ni approuver ni excuser ceux qui se donnent la mission de l'infliger au ridicule et même au crime de leur temps. On m'apportait, il y a peu d'années, en Italie, une de ces œuvres de colère légitime qui stigmatisent eu vers terribles des noms d'hommes vivants et qui font saigner éternellement les coups de verge ou les coups de poignard de la plume. Comme j'exprimais par ma physionomie ma répulsion involontaire pour ces œuvres de colère, quelqu'un me dit: «À quoi pensez-vous? Ne faut-il pas que justice soit faite de toutes ces iniquités? Ne faut-il pas que toutes les mauvaises fortunes aient leur Némésis?»—«Oui,» répondis-je, «dans les sociétés d'hommes un exécuteur est nécessaire à la justice; il faut un bourreau, peut-être, quoique je n'en sois pas parfaitement convaincu, mais il ne faut pas être le bourreau.»
Le satiriste sanglant est le bourreau des renommées; il jette au charnier les noms dépecés de ses ennemis littéraires ou de ses ennemis politiques. Ce n'est pas le métier des immortels. Ce sont là de ces gloires dont on se repent; il faut se les refuser, sinon par respect pour ses ennemis, du moins par respect pour soi-même.
Prise dans une acception plus vulgaire, la satire n'est qu'une épigramme prolongée. Une épigramme est un coup d'épingle à une vie, à un ridicule ou à un homme. Quand elle s'adresse à un homme, ce n'est pas grand chose qu'une épigramme; c'est une goutte de fiel dans un verre d'eau pour rendre le breuvage de la raillerie amer à celui qu'on force à le boire. Mais une satire littéraire, c'est-à-dire une épigramme délayée en deux cents vers, c'est un torrent de fiel dans lequel on s'efforce de noyer un nom. La masse de l'épigramme n'en corrige pas l'intention; c'est toujours de la haine, de la haine qui rit au lieu de la haine qui tue, mais enfin de la haine; si on ne veut pas tuer, on veut blesser. Le principe de la satire ou de l'épigramme est mauvais, et ses résultats sont cruels. Voilà pourquoi nous n'encourageons jamais les poëtes à cet exercice haineux de leur génie. On y recueille ce qu'on a semé: on y sème des larmes, on y recueille des larmes; mais celles qu'on répand sont plus amères que celles que l'on a fait répandre.
VII
Les modèles de Boileau, ceux qui tentèrent son génie essentiellement imitateur, furent évidemment Horace et Juvénal, les deux satiristes romains. Il ne devait jamais égaler dans ce genre ni la grâce à peine maligne du doux, et voluptueux Horace, ni l'âpre énergie de Juvénal. La satire d'Horace est un badinage; la satire de Juvénal est une tragédie.
Le premier, assis à table entre Auguste, qu'il flatte, et Virgile, qu'il aime, amuse le festin par quelques railleries décentes en vers contre les mauvais poëtes de Rome; un autre jour, couché à l'ombre des chênes verts de sa petite maison de Tibur (aujourd'hui remplacée par un gracieux ermitage de capucins), au bruit et à la poussière humide des cascatelles de l'Anio, dans lesquelles ses esclaves font rafraîchir son vin de Cadès ou de Cécube, il écrit à quelques amis de Rome une épître familière où ses vers bondissent et coulent comme les filets d'écume de l'Anio sur la mousse. Si une légère ironie ou si une épigramme inoffensive contre quelque ennuyeux récitateur de vers lourds de Rome s'y glisse à son insu, il ne court pas après pour la retenir, il la laisse rouler comme un caillou poli dans le lit de la cascade ou comme un flocon d'écume sur l'eau transparente. On n'y sent pas la haine, mais la confidence et la négligence d'un esprit souriant dans sa bonté.
Boileau ne pouvait pas plus malheureusement choisir son modèle que dans Horace, l'Hafiz de l'Occident, le Saint-Évremond de Rome, le Voltaire de la poésie fugitive; Boileau, l'habile aligneur de vers travaillés au marteau et à la lime, le calqueur patient des choses incalquables de l'antiquité, le janséniste de la religion comme du style, dont toutes les grâces et tous les amours n'étaient que des contrefaçons de légèretés lourdes et de voluptés pénibles, par un érudit!
VIII
Quant à Juvénal, c'est autre chose. Boileau aurait pu l'imiter complétement et lui dérober le stylet sanglant de la satire politique: il avait pour cela assez d'âcreté dans la bile et de dégoût de l'humanité; mais la satire politique était impossible à un poëte qui ne voulait pas jouer sa tête contre un beau vers sous Louis XIV. Elle est impossible sous la monarchie. Si on l'écrit dans le sens du monarque et contre ses ennemis, elle est une lâcheté, et un homme de talent, quelque courtisan qu'il soit, rougit de la commettre. Si on l'écrit contre ce qui tient le glaive, roi ou peuple, elle est un danger de mort, et on dévoue sa tête au licteur ou le sang de ses veines au suicide. Voyez Chénier. On ne pouvait donc écrire sous Louis XIV que des satires tout à fait insipides et insignifiantes contre les embarras des rues de Paris, contre un mauvais cuisinier comme Mignot, contre un mauvais rimeur comme Chapelain, contre un mauvais traducteur comme l'abbé Cottin, tristes thèmes pour un vrai génie satirique.