Quelques aspirations touchantes aux délices simples de la vie des champs n'attestent pas moins, dans Juvénal, une âme altérée de la nature et de la retraite si chères aux poëtes.
«Si tu pouvais t'arracher aux spectacles du Cirque,» dit-il à son interlocuteur imaginaire, «tu pourrais te construire à Sora ou à Frosinone une maison convenable, à moindre prix que tu ne payes à Rome le loyer d'un réduit ténébreux; là tu aurais à toi un petit jardin, un puits peu profond, dont l'eau, tirée sans roue et sans corde, désaltérerait d'une facile ondée tes plantes naissantes et tendres. Vis là, amant de la bêche fourchue et possesseur d'un jardin cultivé de tes propres mains, dont les légumes puissent suffire au repas frugal de cent disciples de Pythagore! En quelque site, en quelque désert qu'il soit situé, c'est quelque chose de délicieux que de s'être fait le possesseur d'une habitation champêtre.»
Et ailleurs: «Un enfant rustique, sans autre parure que le vêtement nécessaire pour le préserver du froid, nous servira, dans des plats d'argile, des mets achetés au prix de peu de pièces de cuivre. Tu ne verras aucun de mes esclaves venu de Phrygie ou de Lycie à Rome. Tout ce que tu auras à leur demander, demande-le-leur simplement en latin. Ils sont tous vêtus uniformément, les cheveux coupés court, droits et peignés seulement avec soin aujourd'hui par respect pour mes convives. L'un est le fils de mon rude berger, l'autre de mon bouvier. Celui-ci soupire après sa mère, qu'il n'a pas revue depuis trop longtemps; triste, il regrette sa pauvre cabane et ses chameaux familiers. Il te versera du vin pressuré sur les montagnes où il est né et sur le penchant desquelles il folâtrait naguère, car le vin et celui qui le verse ont tous les deux la même patrie?»
Et ailleurs encore: «Une si petite terre nourrissait autrefois le père et toute la foule domestique de son domaine, au milieu de laquelle une épouse enceinte, assise sur le seuil, et quatre enfants, l'un fils de l'esclave, les trois autres du maître. Mais, après le repas des maîtres, un repas plus abondant attendait les frères aînés au retour de la vigne ou du sillon; la bouillie fumait pour eux dans les vastes chaudières de cuivre. Ô mes enfants! ne demandons à la charrue que le pain qui suffit à notre table. Vivez contents de ces cabanes et de ces collines agrestes! Celui-là ne fera rien de déshonnête qui ne rougit pas d'affronter les glaces avec des guêtres montant jusqu'aux genoux, et de braver la bise en retournant le poil de son manteau sur ses membres réchauffés.»
X
Nous nous sommes laissé entraîner au charme de ces citations. On ne trouve rien de semblable dans la satire française. On ignore la patrie et la profession natale de Juvénal; mais à de tels vers, à des retours si complaisants vers la simplicité et vers la frugalité de la vie rustique, on peut croire qu'il était, comme Virgile, un enfant de la glèbe, et que les agrestes images de la campagne italique obsédaient sa belle imagination au milieu des sordidités de Rome. Un grand amour des choses honnêtes éclate partout dans ses dégoûts même les plus scandaleux d'expression contre le vice.
XI
Boileau n'avait rien d'une telle origine; c'était un fils du pavé d'une grande ville; il était né dans cette sombre cour du Palais, au bruit de la chicane, d'un père greffier; l'école avait été sa seule nourrice.
Voltaire, ce Boileau transcendant, ce Boileau qui donna au bon sens et au bon goût français des ailes plus vastes, plus hautes et plus légères, reconnaissait tout ce qu'il devait à son maître. Né comme lui et peu de temps après lui dans le même quartier de Paris et presque dans les mêmes conditions de famille, voici comment il en parle à près de quatre-vingts ans, dans un de ses plus gracieux accès de verve:
Boileau, correct auteur de solides écrits,
Zoïle de Quinault et flatteur de Louis,
Mais oracle du goût dans cet art difficile
Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile,
Dans la cour du Palais je naquis ton voisin;
De ton siècle éclatant mes yeux virent la fin:
Siècle de grands talents bien plus que de lumière.
Dont Corneille en bronchant sut ouvrir la carrière.
Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil,
Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvrefeuil.
Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance,
Bon bourgeois, qui se crut un homme d'importance.
Je veux écrire un mot sur tes sots ennemis,
À l'hôtel Rambouillet contre toi réunis,
Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères,
Couronné de lauriers t'envoyer aux galères;
Ces petits beaux esprits craignaient la vérité,
Et du sel de tes vers la piquante âcreté.
Louis avait du goût, Louis aimait la gloire;
Il voulut que ta muse assurât sa mémoire,
Et, satirique heureux, par ton prince avoué,
Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fût loué!