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Et moi je fais trembler dans mes derniers moments
Et les pédants jaloux, et les petits tyrans.
J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire;
Je fais le bien que j'aime, et voilà ma satire!
Nous nous verrons, Boileau! tu me présenteras
Chapelain, Scudéry, Perrin, Pradon, Coras.
Mais je veux avec toi baiser dans l'Élysée
La main qui nous peignit l'épouse de Thésée.
Tandis que j'ai vécu, l'on m'a vu hautement
Aux badauds effarés dire mon sentiment;
Je veux le dire encor dans les royaumes sombres:
S'ils ont des préjugés j'en guérirai les ombres!
À table avec Vendôme, et Chapelle, et Chaulieu,
M'enivrant du nectar qu'on boit dans ce beau lieu,
Secondé de Ninon, dont je fus légataire.
J'adoucirai les traits de ton humeur austère.
Partons! dépêche-toi, curé de mon hameau;
Viens de ton eau bénite asperger mon caveau!
On sent plus, dans ces vers du premier disciple de Boileau, la sautillante inspiration d'Horace que le pas grave et lourd de Boileau lui-même; mais on voit que Voltaire ne craignait pas plus que nous de confesser une sérieuse estime pour les services littéraires de celui qu'il nomme l'oracle du goût, dans un temps où le génie français était né avec Corneille, et où il allait périr, sans Boileau, dans les mignardises italiennes ou dans les rodomontades espagnoles de l'hôtel de Rambouillet.
XII
Nous ne raconterons pas la vie de Boileau.
Boileau d'ailleurs n'eut point de vie, car il n'eut ni aventures ni passions. La vie des poëtes est dans leur cœur; celui-là n'avait que de l'esprit. Toute sa vie est dans son bon sens. Il l'avait reçu de la nature, inné, incorruptible, inflexible. Les études sévères, seule consolation des infirmités précoces qui attristèrent son enfance et sa jeunesse, avaient appliqué en lui ce bon sens au bon goût dans les lettres. Quinzième enfant d'un père greffier du parlement, privé de bonne heure des soins et de l'affection de sa mère, opéré de la pierre à douze ans, nourri dans les colléges, ce dur et froid noviciat des enfants sevrés de leurs familles, jeté ensuite contre son gré dans des études de théologie et de jurisprudence dont les arguties lui répugnèrent, possesseur d'une petite fortune suffisant à la modestie de ses désirs après la mort d'un père laborieux; sans ambition, sans intrigue, sans chaleur dans l'âme, mais non sans amitié; amateur de tout ce qu'on appelle vertu par probité naturelle d'esprit et par ce penchant honnête qui est le bon goût de l'âme, il prit contre son siècle la plume de Caton le Censeur, et il écrivit des satires pour réformer le mauvais goût, comme, dans une autre fortune, il aurait pris la hache des licteurs pour réformer les mauvaises mœurs de sa patrie.
Il ne regarda de la vie que les livres; il s'attira de bonne heure la haine des mauvais écrivains, l'amitié des illustres. Il fut recherché de la cour sans s'y livrer; il honora dans Louis XIV l'autorité souveraine et la majesté du règne sans flatter dans le roi d'autre faiblesse que celle de la gloire. Il ne fut point courtisan comme Racine; il fut plus immaculé de complaisance que Bossuet, plus pur de tout manége que Fénelon, plus noblement désintéressé que Corneille, aussi dégagé d'orgueil et d'envie que Molière, exemple accompli du parfait honnête homme dans sa vie publique comme dans sa vie privée.
Retiré souvent dans sa petite maison de campagne d'Auteuil, dont il avait fait son Lucretile à l'exemple d'Horace, il y cultivait à la fois ses plantes et ses livres; il y recevait, pendant l'été, à sa table frugale, mais décente, tout ce que la France possédait d'hommes vénérés par la vertu, illustres par le génie. On ferait son histoire par ses amitiés; elles étaient toutes pures, grandes ou glorieuses. Il vieillit ainsi jusqu'aux limites assignées par la nature aux plus longues vies, et mourut avec fermeté, comme il convient à un homme qui a beaucoup pensé au néant pompeux des choses humaines et à la grandeur des espérances au delà du tombeau.
Voilà Boileau comme homme; voyons Boileau comme écrivain.