Comme écrivain, selon nous, son plus grand mérite fut d'avoir été l'homme nécessaire au moment où il apparut dans notre littérature. Cette littérature courait à sa perte en se dénationalisant trop sur les pas des imitateurs du style italien et du style espagnol. Il lui fallait un vigoureux coup de férule sur les mains qui tenaient la plume depuis Ronsard. Sans doute Ronsard était mille fois plus poëte que Boileau; il y avait, dans ce gentilhomme de cour et d'épée, du Tasse, du Pétrarque, de l'Arioste, presque du Pindare; il y avait aussi de l'Horace. Il y avait de plus une certaine grâce juvénile et gauloise qui charmait l'esprit sans doute, mais qui tendait trop à faire tomber la langue et la littérature dans une seconde enfance. Cette seconde enfance, qui n'a pas l'inexpérience et la naïveté vraie de la première, pouvait faire dégénérer l'esprit français en afféterie, en mignardise, en jeu d'esprit, toutes choses indignes d'une grande langue et d'un grand peuple.
XIV
À côté de l'école de Ronsard, qui triomphait à l'hôtel de Rambouillet, et en opposition avec elle, il s'était formé une école pédantesque, pénible, lourde, gauche, inhabilement imitatrice, mais très-orgueilleuse et très-puissante, dont Pradon, Chapelain et d'autres écrivains estimables, mais sans génie, étaient les soleils, selon l'expression de Boileau; école littéraire qui s'était emparée par la prétention, par la camaraderie et par la suffisance, de la cour, des salons, de ce qu'on appelait alors les ruelles, et surtout des faveurs lucratives du gouvernement.
Cette coterie littéraire, toute-puissante et comme inviolable dans l'opinion, rappelait assez l'école dogmatique qui a prévalu depuis trente ans parmi nous en politique et même en littérature, par une volonté tenace et bien disciplinée plus que par une véritable supériorité de génie. Les Pradon et les Chapelain obstruaient la voie aux Corneille, aux Racine, aux Molière, aux Bossuet, aux Fénelon, véritables grandeurs de la nature, éclipsées ou ajournées par ces fausses grandeurs d'engouement. La littérature française, entre leurs mains, allait mourir d'ennui avant d'être née.
C'est contre ces faux grands hommes que Boileau osa ouvrir une campagne de critique âpre, mais courageuse, qui n'était ni sans danger ni sans gloire dans un jeune homme qui n'avait d'autre appui que sa passion pour le vrai. Mais, en tacticien habile, ce jeune homme commença, pour assurer sa position, par désintéresser l'amour-propre du roi de cette querelle entre les écrivains de son règne, et par payer largement à Louis XIV le tribut de gloire ou de vanité que ce prince levait avant tout sur les génies de son siècle.
XV
C'est évidemment à cette tactique, presque légitime dans un jeune poëte sans patrons, que l'on doit attribuer les éloges réitérés de Boileau au maître des lettres comme des armes; car on ne voit dans le reste de la vie de cet homme austère aucune autre trace de bassesse et aucun penchant inné à la flatterie. S'il y en a dans ses épîtres à Louis XIV, c'est que ce roi était placé dans l'esprit de ses courtisans hors la loi mortelle et par ses poëtes hors de la vérité. Le censeur de son siècle débuta donc par une épître au roi. Cette épître était déjà une satire. Les vers à deux visages louaient le roi d'un côté, mordaient de l'autre les adulateurs ordinaires du prince.
Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse
N'est point le fruit tardif d'une lente vieillesse,
Mais qui, seul, sans ministre, à l'exemple des dieux,
Soutiens tout par toi-même et vois tout par tes yeux,
Grand roi, si jusqu'ici, par un trait de prudence,
J'ai demeuré pour toi dans un humble silence,
Ce n'est pas que mon cœur vainement suspendu
Balance pour t'offrir un encens qui t'est dû;
Mais je sais peu louer.....
Je mesure mon vol à mon faible génie,
Plus sage en mon respect que ces hardis mortels
Qui d'un indigne encens profanent tes autels,
Qui, dans ce champ d'honneur où le gain les amène,
Osent chanter ton nom sans force et sans haleine,
Et qui vont tous les jours d'une importune voix
T'ennuyer du récit de tes propres exploits.
........
C'est à leurs doctes mains, si l'on veut les en croire,
Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire;
Et ton nom, du Midi jusqu'à l'Ourse vanté,
Ne devra qu'à leurs vers son immortalité.
Ah! plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière
Donne un lustre éclatant à leur veine grossière,
Ils verraient leurs écrits, honte de l'univers,
Pourrir dans la poussière à la merci des vers!
Pour chanter un Auguste il faut être un Virgile.