Toute la fin de cette épître est écrite avec la vigueur du style cornélien, avec la limpidité du style racinien, avec la propriété acérée du style de Molière. Boileau entremêle si habilement et si indissolublement les louanges du roi aux mépris contre les mauvais écrivains que l'enthousiasme emporte avec lui l'épigramme, et qu'il est impossible de supprimer une invective contre les poëtes de cour sans supprimer dans le même vers une magnifique apothéose du roi. Ce début, qui caressa délicieusement les oreilles de Louis XIV, valut du premier coup à Boileau l'amnistie de la cour sur tout ce qu'il pourrait écrire contre les rimeurs en crédit du temps. Il eut le privilége de ses satires. Louis XIV sentit qu'il fallait tout accorder à un jeune poëte qui se montrait si supérieur à ses rivaux, et qui dispensait d'une main si magistrale le dédain au mauvais goût, la gloire au grand règne.

Ajoutons que, dans cette même épître et toujours depuis, Boileau, capable de mépris, mais incapable d'envie, séparait Corneille, Racine, Molière, de la tourbe des écrivains mercenaires, et s'honorait de son admiration pour ces grands hommes comme de leur amitié pour lui. C'est là ce qui distingue le satiriste du libelliste, l'homme de goût du vil envieux.

XVI

Les qualités véritablement antiques du style de Boileau, qualités neuves à force d'être antiques, apparurent ainsi dès ses premiers vers. Vérité, clarté, propriété, sobriété saine, sens spirituel et juste dans une image naturelle et proportionnée au sens, harmonie des vers sans mollesse, brièveté de la phrase poétique qui ajoute à sa vigueur, trait inattendu qui frappe avant d'avoir averti, peu d'élan, mais une marche vive et sûre qui va droit au but et qui ne trébuche jamais; en un mot toutes les qualités, non d'un grand poëte, mais d'un grand manieur de la langue poétique, voilà ce qui distingua à l'instant ce jeune homme et qui donna à sa jeunesse l'autorité d'un âge avancé.

On crut que l'Horace latin de l'Art poétique, des Épîtres et des Satires, s'était incarné de nouveau à Paris pour châtier les lettres et pour amuser un autre Auguste: on se trompait. Le lyrisme et la grâce, le molle et facetum, manquaient à la ressemblance, mais le goût, l'esprit et la langue étaient à l'unisson dans les deux poëtes. Il y avait plus d'analogie avec Juvénal; mais, s'il tombait moins bas, le satiriste français s'élevait moins haut que le latin. Il avait de plus le mérite de ne jamais faire rougir ni la pudeur du front, ni la pudeur de l'esprit, et de conserver toujours, même dans ses débordements de verve et de fiel, cette pudicité des mots qui est la délicatesse du goût, comme la décence des actes est la délicatesse du cœur. Il ne donnait point au français, comme son prédécesseur Régnier, l'effronterie du latin. On sentait qu'il parlait dans une langue vêtue et chaste, qui s'offense des nudités du style comme d'une profanation des yeux.

XVII

La première de ses satires, qui suivit son Épître au Roi, n'est qu'une déclamation un peu vague, calquée d'Horace et de Juvénal et appliquée aux mœurs générales du temps. Beaucoup de vers en sont devenus proverbes; mais les proverbes, qui sont des images dans l'Orient, ne sont que des maximes en Occident. On peut être proverbial chez nous sans être poétique. C'est le don de Boileau, de Molière, de Voltaire, les plus spirituels des écrivains en vers, mais les moins véritablement poëtes. L'esprit suffit pour faire un proverbe; l'imagination et l'enthousiasme sont nécessaires pour écrire un vers de sentiment.

J'appelle un chat un chat et Rollet un fripon,

n'est qu'un mot cruel rédigé en douze pieds. La malignité de Boileau, qui ne rougit pas dans cette satire d'attaquer les mauvais poëtes jusque dans leur mauvaise fortune, lui fera reprocher éternellement cette insulte à l'indigence, restée proverbiale aussi, mais proverbiale contre son cœur:

Tandis que Colletet, crotté jusqu'à l'échine,
S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.