Ce n'était pas ainsi que Juvénal, son maître, parlait des indigences et des labeurs de l'esprit; dans ses plus mordantes invectives contre les fautes du talent, il laissait tomber une larme chaude sur les iniquités de la fortune. «Il est beau, il est légitime, s'écriait-il en deux vers pieux, de gagner le salaire de son génie par le travail de l'intelligence.» Boileau, dans ses vers, était d'autant plus inexcusable que déjà il recevait du roi une pension pour ses louanges précoces, et que son aisance poétique n'était pas encore le prix du travail, mais le salaire de la flatterie.
La seconde satire est adressée à Molière:
Rare et fameux esprit, dont la fertile veine
Ignore en écrivant le travail et la peine,
Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouverts,
Et qui sait à quel coin se frappent les bons vers!
Cette satire n'est qu'une charmante et piquante plaisanterie, pleine de ce qu'on appelait alors le sel attique ou la séve grecque, sur les difficultés de la rime dans le mètre français. Il cite à Molière, pour exemple de ces contradictions de la rime et du sens, une foule de circonstances où, cherchant à trouver le nom d'un homme de génie, la rime lui présente au bout du vers le nom d'un plat ou ridicule écrivain. Cette litanie de la sottise est entremêlée cependant de vers plus poétiques qu'épigrammatiques, dans lesquels on aime à retrouver quelques aspirations nonchalantes d'Horace à la paix et à l'obscurité des champs. Nous les citons, car de tels vers sont trop rares dans Boileau. Ils délassent de la méchanceté par le charme, ils détendent l'esprit, comme un air de flûte au milieu d'un aigre concert d'instruments aigus.
Ah! maudit soit celui dont la verve insensée
Dans les bornes d'un vers enferma la pensée,
Et, donnant à l'esprit une étroite prison,
Voulut avec la rime enchaîner la raison!
Sans ce métier, fatal au repos de ma vie,
Mes jours pleins de loisirs couleraient sans envie;
Mon cœur, exempt de soins, libre de passion,
Sait donner une borne à mon ambition.
Évitant des grandeurs la présence importune,
Je ne vais point au Louvre adorer la fortune.
La satire sur le repas, presque entièrement imitée de Juvénal, ne se relève qu'à la fin par une salve d'épigrammes ironiques qui jaillissent comme la mousse d'un vin de dessert sur tous les noms des ennemis de Boileau.
Plusieurs ne sont que des discours en vers sur des généralités de morale, heureusement rimées, mais infiniment au-dessous des discours en vers de Voltaire, un des chefs-d'œuvre de cet esprit universel. Celle sur la noblesse est une imprécation contre les inégalités de rang qui préludait de bien loin à la révolution française et que Louis XIV autorisait parce qu'il ne comprenait d'inégalité que pour le trône. À peine imprimerait-on de telles maximes de démocratie aujourd'hui. Boileau, Molière et Fénelon sapaient en pleine cour l'institution qui peuple les cours.
Que maudit soit le jour où cette vanité
Vint ici de nos mœurs souiller la pureté!
Dans les temps bien heureux du monde en son enfance,
Chacun mettait sa gloire en sa seule innocence,
Chacun vivait content et sous d'égales lois;
Le mérite y faisait la noblesse et les rois,
Et, sans chercher l'appui d'une naissance illustre,
Un héros de soi-même empruntait tout son lustre;
Mais enfin par le temps le mérite avili
Vit l'honneur en roture et le vice ennobli,
Et l'orgueil, d'un faux titre appuyant sa faiblesse,
Maîtrisa les humains sous le nom de noblesse.
La satire sur les embarras des rues de Paris n'est qu'une boutade sans originalité, sans grâce et sans sel. Celle qui suit commence par de très-beaux vers sur le métier du satiriste:
Muse, changeons de style et quittons la satire;
C'est un méchant métier que celui de médire;
À l'auteur qui l'embrasse il est toujours fatal:
Le mal qu'on dit d'autrui ne produit que du mal.
Le poëte aveuglé d'une telle manie
En courant à l'honneur trouve l'ignominie,
Et tel mot, pour avoir réjoui le lecteur,
A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.