Celle sur l'avarice, à travers des banalités mesquines, a des accents de génie romain dans la bouche de Caton ou de Sénèque. La morale y est éloquente comme le drame. Ces vers, traduits de Perse, ne le cèdent pas au latin le plus ferme.
Le sommeil sur mes yeux commence à s'épancher.
Debout! dit l'Avarice, il est temps de marcher!
—Eh! laisse-moi!—Debout!—Un moment!—Tu répliques!
—À peine le soleil fait ouvrir les boutiques.
—N'importe, lève-toi!—Pourquoi faire, après tout?
—Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout,
Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'ambre,
Rapporter de Goa le poivre et le gingembre.
—Mais j'ai des biens en foule et je puis m'en passer!
—On n'en peut trop avoir, et pour en amasser
Il ne faut épargner ni crime ni parjure,
Il faut souffrir la faim et coucher sur la dure,
Avoir plus de trésors que n'en perdit Galet,
N'avoir dans sa maison ni meubles ni valet,
Parmi des tas de blé vivre de seigle et d'orge,
De peur de perdre un liard souffrir qu'on vous égorge.
—Et pourquoi cette épargne enfin?—L'ignores-tu?
Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu,
Profitant d'un trésor en tes mains inutile,
De son train quelque jour embarrasse la ville!
—Que faire?—Il faut partir; les matelots sont prêts!
Pour quiconque a reçu le sens du style et du vers, ce dialogue égale Boileau aux plus grands artisans de la langue. Ici même ce n'est plus un artisan de la langue, c'est un poëte véritable. La verve latine enivre sa diction un peu froide.
Que faire?—Il faut partir; les matelots sont prêts!...
est une image interrompue qui emporte l'avare et le lecteur jusqu'aux extrémités de l'Océan, à la fortune ou à la mort.
La satire qu'il adresse ironiquement à son esprit, pour le gourmander sur sa manie de médire, est l'apogée de son talent de critique. Elle étincelle comme le fer chaud sous le marteau de forge, et chaque étincelle brûle le nom d'un de ses ennemis; mais elle est sans pitié et souvent sans justice. Ces beautés sont des crimes d'esprit qu'on ne peut admirer qu'en les déplorant, crimes brillants, mais inutiles, même au bon goût qu'ils prétendent venger; car le temps suffit seul à éteindre toutes ces fausses gloires. Guarda e passa! Regarde et passe, est le seul mot à dire en passant ainsi en revue toutes les médiocrités et tous les engouements d'un siècle.
La dixième, contre les femmes, est une déclamation d'écolier qui ne mérite pas d'être lue. Il n'appartenait pas à un poëte sans passion de parler des femmes. Le seul juste jugement des femmes, c'est l'amour; qui ne les adore pas ne les connaît pas. Il me semble entendre un buveur d'eau parler de l'ivresse. Si on les juge par les vertus naturelles de leur sexe, on les divinise; si on les juge par les vices d'un très-petit nombre d'entre elles, on les calomnie et on les profane. Les vrais poëtes, comme les vrais héros, se reconnaissent à l'adoration qu'ils ont pour elles. Homère, Dante, Pétrarque, Milton, Racine, Byron ont tous donné à leurs poésies des noms de femmes. Andromaque, Béatrice, Laure, l'épouse et les filles de l'Homère anglais, les héroïnes innomées de l'auteur de Lara, célèbres sous les noms de Médora ou de Gulnare, sont toutes des déifications de ce sexe outragé par Boileau. C'est une page à déchirer de ce livre où manquera éternellement la page du cœur. Ce crime contre l'amour porta malheur aux autres satires de Boileau. Dépourvu, dans celles sur l'honneur et sur l'équivoque, de l'appui des anciens, qui n'avaient pas pu toucher à ces sujets tout modernes, il se traîna lourdement dans des banalités sans traces. Sa prose, péniblement rimée, n'eut rien du vers que son uniformité et sa monotonie.
XVIII
De l'aveu de tous les critiques, il se releva dans ses épîtres, non jamais à la grâce, mais à la perfection de sens et de versification de son modèle, Horace. L'épître, sorte de lettre plus ou moins familière en vers, laisse bien plus de liberté et de souplesse au style. C'est un instrument poétique qui a toutes les notes graves ou douces du clavier. On peut y être familier sans être vulgaire, on peut s'y montrer ingénieux sans être méchant.
À l'exception de celles de Voltaire, nous n'avons rien dans la langue française d'aussi parfait dans le style tempéré que les belles épîtres de Boileau; quelquefois même elles s'élèvent au sublime contemplatif ou descriptif, comme dans l'épître sur le passage du Rhin par l'armée de Louis XIV, ou comme dans l'épître vengeresse adressée à Racine, méconnu par son siècle et attendu par la postérité. Elles sont le fruit plus mûr de ses années. L'âge lui apportait, comme à Voltaire, ce qu'il emporte souvent aux esprits sans longévité, la flexibilité assouplie et l'habile négligence, ces grâces du génie au repos.