La première, au Roi, a des accents dignes de Virgile parlant la philosophie de Sénèque:
. . . . . . En vain aux conquérants
L'erreur parmi les rois donne les premiers rangs;
Entre les vrais héros ce sont les plus vulgaires;
Chaque siècle est fécond en heureux téméraires,
Chaque climat produit ces favoris de Mars:
La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars!
Combien n'a-t-on pas vu des fanges Méotides
Sortir ces conquérants, Goths, Vandales, Gépides?
Mais un roi vraiment roi, qui, juste en ses projets,
Sache en un calme heureux maintenir ses sujets,
Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire,
Il faut pour le trouver courir toute l'histoire.
La terre compte peu de ces rois bienfaisants;
Le Ciel à les former se prépare longtemps.
Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée
Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée,
Qui rendit de son joug l'univers amoureux,
Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux;
Qui soupirait le soir si sa main fortunée
N'avait par des bienfaits signalé sa journée.
Le cours ne fut pas long d'un empire si doux!
Si on lisait ces vers admirables dans une scène de la tragédie de Britannicus, un des chefs-d'œuvre de Racine, qui pourrait distinguer entre le style poétique de Boileau et le style de Racine? L'épître ici est égale à la tragédie, et les deux écrivains amis sont, dans des ordres de poésie différents, au même niveau de diction poétique.
L'épître badine à M. de Guilleragues étincelle de beautés d'un autre genre. Boileau vieilli aspire au repos, donne et demande la paix à ses ennemis.
J'étais plus irritable et plus guerroyant, lui dit-il,
Quand mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage.
Maintenant que le temps a mûri mes désirs,
Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs,
S'en va bientôt frapper à son neuvième lustre,
J'aime mieux mon repos qu'une fatigue illustre.
Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable;
Je n'arme plus contre eux mes ongles émoussés:
Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés.
Qu'à son gré désormais la Fortune me joue;
On me verra dormir au branle de sa roue!
Y a-t-il dans La Fontaine des vers supérieurs en philosophie épicurienne? Y en a-t-il d'aussi riches en images appropriées au sens, et d'aussi vibrants d'harmonie? Ne sont-ce pas là des médailles de style poétique qu'on ne trouverait, en aussi grande abondance, dans aucun écrivain de tous nos siècles français?
XIX
Boileau avait trouvé au petit village d'Auteuil, alors isolé de Paris, l'abri que tout homme sensible ou las cherche au soir de sa vie.
Les simples paysages des collines de Paris et les délicieux loisirs des champes, savourés par un esprit nonchalant, sont retracés, dans l'épître à M. de Lamoignon, comme Horace retrace les collines de Tivoli et les heures paresseuses de sa vie encaissée dans son jardin à Lucretile.