XXVII

La beauté dans la nature ou dans les arts, ces divines contre-épreuves de la nature, la beauté n'est pas arbitraire, comme le prétendent quelques philosophes à courte conception. La beauté est absolue en elle-même; elle résulte de quelques rapports mystérieux entre la forme et le fond dans toutes les choses morales ou matérielles, rapports qui ont été établis par Dieu lui-même, suprême type, suprême règle, suprême proportion, suprême mesure, suprême convenance de tout ce qui émane de lui. «Dieu fit l'homme à son image.» On pourrait dire encore: «Dieu fit toute chose à son image.» Or Dieu est le grand logicien par excellence. La critique ou la logique des arts n'est donc nullement un caprice ou d'esprit ou du goût; elle est la logique absolue et divine appliquée par le sens commun, ce régulateur sans appel, aux œuvres de l'esprit, de la langue ou de la main de l'homme. En d'autres termes, la critique est la recherche et la manifestation de cette règle logique et intime qui préside et doit présider à toute création de notre intelligence; sorte de conscience de l'esprit qui, au lieu de nous dire: Cela est bien, cela est mal, nous dit avec la même autorité: Cela est beau, cela est laid; cela est proportionné, cela est disproportionné; cela est dans la mesure, cela est dans l'excès; cela est dans la vérité, ou cela est dans la chimère.

Or, pendant que les hommes de création ou de génie produisent, soit dans le domaine de la pensée, soit dans le domaine des sens, des œuvres d'art que la fougue même de leur imagination créatrice peut faire quelquefois déborder avec beaucoup d'écume et d'irrégularité du moule, comme le bronze en ébullition déborde du fourneau, il est bon que les hommes de critique ou de logique des arts les surveillent, les modèrent, les gourmandent, et, leur présentant la règle et la mesure éternelles, leur disent: «Voilà le type! vous ne l'atteignez pas, ou vous le dépassez.»

Et s'il arrive que ces hommes de critique, ces logiciens des arts, ces logiciens de la langue, soient eux-mêmes capables à un certain degré de joindre l'exemple à la leçon et de produire des œuvres de talent irréprochables, leur talent accroît leur autorité, et les nations reconnaissent longtemps leurs lois. Or Boileau fut précisément et opportunément pour la France un de ces hommes. Il prouva sa mission par ses œuvres. Il fut un esprit critique, et il fut en même temps, non un poëte d'âme et de génie, mais un écrivain en vers très-accompli, ce que les musiciens appellent, non un compositeur sublime, mais un admirable exécutant.

XXVIII

La France était jeune dans les lettres quand il parut; elle pouvait se jeter dans les excès de jeunesse et de séve, écarts antipathiques à son génie national, génie vrai, sensé, modéré, logique, délicat, génie qui avait besoin, comme la jeunesse, d'un instituteur sévère et un peu froid. Boileau fut pour sa littérature naissante cet instituteur, qui encouragea d'une main et qui émonda de l'autre sa séve surabondante. Peut-être l'émonda-t-il trop, nous ne le nions pas; mais remarquez cependant qu'il n'empêcha de naître et de grandir ni Molière, ni Corneille, ni Racine, ni Bossuet, ni Fénelon, ni Pascal, ni surtout Voltaire, qui naissait à côté de lui, sur sa trace, et qui, avec un esprit mille fois plus original, plus indépendant et plus étendu, fut cependant, comme il l'avoue partout en s'en glorifiant lui-même, son disciple et son ouvrage dans le domaine de la langue, de la critique et du bon sens dans l'art d'écrire.

De tels services à la langue française, au bon sens et au bon goût, rendus en beaux vers par un bon esprit, ne pourraient être méconnus sans injustice ni oubliés sans ingratitude par la nation du bon sens, du bon esprit et du bon goût comme la France. Boileau a immensément contribué à lui conquérir et à lui maintenir incontestablement ces trois modestes mais solides supériorités sur les littératures des nations contemporaines.

La France n'avait pas, comme l'Italie, son Dante gigantesque mais ténébreux, son Tasse épique mais énervé, son Machiavel robuste mais dépravé, son Arioste accompli mais futile; elle n'avait pas, comme le Portugal, son Camoëns grandiose mais trop latin; elle n'avait pas, comme l'Angleterre, son Milton biblique mais monotone. Non, la France avait, avec son inexpérience, cette universelle aptitude qui allait lui donner, homme à homme, selon l'heure et selon le besoin, non pas la supériorité, mais la direction de l'esprit de l'Europe. Or, cette direction que la France allait donner dans les lettres, dans la philosophie, dans la science, dans la politique, dans les arts, dans le goût, à l'Europe, après Louis XIV, ce fut Boileau qui la donna le premier à la France.

N'est-ce rien? Homme de règle et de monarchie dans les lettres, Boileau sentit le besoin d'un gouvernement des lettres: il fonda le gouvernement du goût. C'est une des puissances de la France. Il ne faut donc pas s'étonner si dans le culte de Boileau il y a un peu de patriotisme français. Il fut un des fondateurs de cette monarchie du goût, qui fut d'abord française, et qui, grâce à l'unité de l'esprit humain qui se constitue de plus en plus en Europe, devient maintenant universelle.

Lamartine.