On suit dans ces lettres, avec une certaine pitié d'esprit, les sollicitudes un peu puériles d'une longue existence passée à aligner des rimes, à élucider une épigramme, à justifier une ode, à commenter un sonnet. Puis on arrive aux dernières pages, où on lit avec tristesse ce refrain des petites vies comme des grandes:
«J'ai fait une chute sur mon escalier d'Auteuil. Je suis malade, vraiment malade; la vieillesse m'accable de tous côtés: l'ouïe me manque, ma vue s'éteint, je n'ai plus de jambes, je ne saurais plus monter ou descendre qu'appuyé sur le bras d'autrui; enfin je ne suis plus rien de ce que j'étais, et, pour comble de misère, il me reste un malheureux souvenir de ce que j'ai été.»
Racine mourant aussi, Racine, son élève autant que son ami, désira le voir pendant sa dernière maladie; Boileau se traîna au lit de mort du poëte d'Athalie. Racine, se ranimant à sa présence, essaya de se soulever sur son lit et de le serrer pour la dernière fois dans ses bras. Boileau s'attendrit et veut consoler son ami de quelque espérance.—«Non! non!» lui dit Racine, «ne me plaignez pas! Je regarde comme un bonheur de mourir le premier!» L'homme qui inspirait de tels sentiments au plus sensible des poëtes de son époque n'était certainement pas un cœur froid. Racine, au reste, était son plus bel ouvrage. Le disciple et le maître doivent être confondus dans la mémoire de la postérité.
Peu de temps après cette plainte et cette mort, Boileau lui-même n'était plus. Et comme si son tombeau avait dû être encore après lui une pierre d'achoppement et de division entre les écrivains et entre les écoles littéraires, la dispute éternelle sur l'utilité ou sur le malheur de son influence commençait sur cette tombe et se perpétuait jusqu'à nos jours. Nous ne prétendons pas la trancher, mais nous dirons courageusement notre pensée à ses amis comme à ses ennemis.
Boileau ne fut point un grand poëte dans l'acception transcendante du mot. On n'est pas tel pour avoir aiguisé malignement quelques lancettes acérées d'épigrammes, ou pour avoir rimé heureusement quelques satires spirituelles contre les mauvais écrivains de son temps. On n'est point tel pour avoir admirablement poli quelques épîtres courtes sur les exploits de son prince, ou sur quelques maximes saines, mais banales, de philosophie sans nouveauté. On n'est point tel pour avoir rimé en vers médiocres la prose didactique d'Horace, de Longin ou de Quintilien sur le mécanisme du style. On n'est point tel pour avoir supérieurement manié l'instrument encore inhabile de la langue poétique française et pour avoir remis après soi cette langue très-perfectionnée à ses successeurs. On n'est point tel même pour avoir écrit dans un poëme héroï-comique, comme le Lutrin, cinq ou six pages égales en expression, sinon en invention, à ce qu'il y a de plus parfait dans le badinage d'Arioste et de Pope. On est, à tous ces titres, un admirable artisan de style, mais on n'est pas créateur, c'est-à-dire poëte. On est homme de sens, homme d'esprit, homme de talent, homme de goût, le premier des critiques en action; on contribue à faire les grands poëtes, comme Boileau fit Racine, mais on est dépassé par ses disciples et on reste à jamais terre à terre, tandis qu'ils prennent leur vol vers la gloire avec les ailes que vous leur avez façonnées. Tel fut Boileau comme poëte.
Comme critique, il eut deux influences diverses: l'une, selon nous, très-nuisible; l'autre très-salutaire au génie spécial de son pays. Par la première il comprima, autant qu'il était en lui, les originalités, les témérités, les audaces, les enthousiasmes poétiques de la France littéraire, et il la condamna à se calquer servilement sur l'antique, c'est-à-dire à calquer le vif sur le mort. Il voulut refaire ce qui ne se refait jamais, un vieux monde avec un nouveau. Par cela seul il fit avorter l'avenir d'une grande poésie nationale en France. Ce n'est que juste un siècle après sa mort que la France conçut de l'esprit nouveau de nouveaux germes poétiques, et qu'elle redevint capable d'enfanter ce que nos neveux verront naître et grandir, une poésie à grand foyer dans l'âme, à grand souffle et à grandes ailes, pour emporter aux siècles le nom propre et non le nom latin de notre patrie. Boileau retarda de plus de cent ans cette naissance. C'est son tort, ou plutôt c'était le tort de sa nature. Il n'était pas né libre et fécond, il était né servile et copiste.
XXVI
Mais, cela dit, il serait souverainement injuste de méconnaître l'influence régulatrice et directrice que cet excellent esprit devait avoir sur l'esprit littéraire de sa patrie.
Nous ne voulons pas exagérer ici la valeur de ce qu'on appelle la critique. Ce n'est certes pas la première des qualités de l'esprit; mais, si elle n'est pas la plus éminente, elle est toutefois la plus nécessaire; ou, pour mieux dire, là où cette qualité manque, il n'y en a plus d'autre qui serve.
Si nous avions à la définir comme nous la comprenons, nous dirions: la critique est la logique des arts, de l'art de penser et d'écrire comme de tous les autres arts que l'esprit humain a inventés pour exercer les forces de son intelligence ou de ses sens à la gloire de son être. Sans cette logique des arts, qui doit gouverner, à son insu, même le génie, le génie ne serait qu'une sublime démence. Il ferait, dans le domaine de l'esprit ou des sens, des choses prodigieuses dans quelques parties, monstrueuses dans l'ensemble. Ses œuvres, tombant à chaque instant dans le désordre ou dans l'excès, n'auraient ni proportions, ni convenance, ni mesure. Ce seraient encore des prodiges, mais ce seraient des prodiges de dérèglement. Ces monstruosités n'offenseraient pas moins la vérité éternelle que l'intelligence saine ou que les sens justes de l'homme.