Mais s'il avait les légèretés et les élégances trop superficielles de l'esprit gaulois, il en avait aussi les qualités. C'était un esprit probe et droit, c'était de plus un cœur courageux et honnête. Sa constance dans ses amitiés pour Molière persécuté par les hypocrites de son temps, pour Racine abandonné par la faveur du roi, attestent en lui une de ces âmes fermes qui ne se laissent plier ni par la versatilité des partis, ni par la disgrâce des rois. L'aura popularis, ce vent de terre qui souffle dans la voile des grands hommes, tantôt pour les enfler, tantôt pour les déchirer dans leur course, n'existait pas pour lui. Il représentait ce qu'il y a de plus beau à représenter dans son temps: la postérité.
Son amitié était si fidèle et son goût pour les hommes d'élite était si sûr qu'il ne se trompa dans aucune de ses prophéties. Il promit la gloire durable à Corneille, à Racine, à Molière, à Bossuet. La postérité a tenu toutes les promesses qu'il avait faites d'avance en son nom à ses illustres amis. Il ne parle jamais en vers de La Fontaine, bien que ce fabuliste nonchalant fût un hôte assez assidu de son jardin d'Auteuil et un convive voluptueux de sa table. Il le regardait, dit-on, comme un enfant gâté du génie, mais comme un enfant noué qui ne grandirait pas au-dessus de la taille des enfants à la stature des vrais grands hommes. Les fanatiques sur parole de La Fontaine reprochent à Boileau cet oubli de l'auteur des Fables et des Contes; nous n'y voyons, nous, qu'une preuve de plus de l'exquise justesse de son jugement. La Fontaine avait des grâces enfantines de langue et des hasards heureux de poésie qui devaient engouer longtemps la France; mais les grâces enfantines s'évaporent avec la jeunesse et ne survivent pas longtemps à la maturité des peuples. La postérité veut des hommes faits, des cœurs virils, des âmes fortes. Boileau ne s'est pas trompé. Il ne s'est trompé que sur le Tasse et sur la littérature italienne, dont les vices le choquaient avec raison, mais dont il appréciait trop peu les chefs-d'œuvre. Dante, le Tasse, Pétrarque, Arioste étaient pour lui des livres fermés; il ne pouvait juger ces grands esprits dont il ignorait la langue.
XXIV
À l'exception de quelques épigrammes plus correctes qu'élégantes, et de deux ou trois malheureuses tentatives pour voler de ses propres ailes jusqu'à l'ode héroïque, voilà toute l'œuvre littéraire de cette longue vie.
On a dit, non sans raison, que le Français n'avait pas la tête épique. Quand on a lu Ronsard, Malherbe, les imitations bibliques de Jean-Baptiste Rousseau, quelques strophes de Pompignan, quelques stances inimitées et inimitables de Gilbert, quelques odes vraiment pindariques de Lebrun, enfin les odes d'Hugo et de ses contemporains de notre âge, on ne peut plus dire que le Français n'a pas l'âme lyrique. Mais il est vrai de dire que Boileau ne l'avait pas dans ses odes; il chantait sans lyre, il brûlait sans feu, il palpitait sans souffle. Il est véritablement curieux et presque ridicule de voir comment il prenait avec un compas la mesure des ailes de Pindare pour ajuster ses ailes factices à lui sur ce modèle, et pour fendre le ciel à l'aide de ce lourd mécanisme d'enthousiasme classique qui le laissait tomber ventre à terre aux justes sifflets de ses admirateurs ébahis.
Ce n'était pas là sa sphère: il n'excellait que dans le bon sens; le génie ne se laisse aborder que par un sublime délire. Boileau ne délirait jamais. Il le dit lui-même dans une de ses lettres: «Philosophiquement, les vers me paraissent une folie!» Folie sainte, folie plus inspirée de divinité que la sagesse vulgaire! Folie de la lyre, dont les hommes de la trempe de Boileau ne seront jamais coupables!
XXV
Sa correspondance, surtout celle qu'il entretenait avec Racine, son collègue en historiographie du règne, et avec Brossette, son ami et son éditeur, montre en lui l'homme tout à fait conforme au poëte. M. Berriat Saint-Prix a recueilli de nos jours et a mis à leur date et à leur vraie lumière chaque syllabe de cette vie poétique ou familière. Il a exhumé Boileau tout entier, prose et vers, avec une minutie d'érudition qui est en même temps la piété de la mémoire. On n'aime pas beaucoup plus Boileau après avoir lu ces quatre énormes volumes, mais on apprend à l'estimer plus haut: c'est le poëte honnête homme.
Ses jugements confidentiels sur les œuvres du temps sont sévères et se ressentent un peu de l'austérité de Port-Royal.
«Je vous remercie de m'avoir envoyé le Télémaque de M. de Fénelon,» écrit-il à Brossette; «j'y trouve de l'agrément. Homère est plus instructif que lui. Mentor dit de fort bonnes choses, mais un peu hardies. Enfin M. de Cambrai me paraît beaucoup meilleur poëte que théologien; de sorte que, si, par son livre des Maximes, il me semble très-peu comparable à saint Augustin, je le trouve, par son roman, digne d'être mis en parallèle avec Héliodore, l'auteur du roman grec de Théagène et Chariclée. Je doute néanmoins qu'il fût d'humeur, comme Héliodore, à quitter sa mitre pour son roman. Mais vraisemblablement le revenu de l'évêché d'Héliodore n'approchait guère du revenu de l'évêché de Cambrai.»