La langue latine s'était écroulée avec l'empire. Il s'était formé, de ses débris mêlés aux dialectes vulgaires des provinces romaines et de la Gaule méridionale, une langue usuelle, imparfaite, flottante, diverse, par laquelle on s'entendait tant bien que mal dans la conversation, mais sans pouvoir y graver ses pensées dans cette forme solide, convenue et uniforme, seule langue avec laquelle on puisse construire des monuments de style. Un latin corrompu était resté la langue de l'Église, de l'histoire, de la législation; l'italien était la langue du peuple. Les classes supérieures de la société parlaient les deux langues; mais le latin dépérissait chaque jour et la langue usuelle se perfectionnait. Il ne lui manquait plus que d'être adoptée par un grand esprit et d'être écrite dans une grande œuvre pour se substituer facilement et triomphalement à la latinité posthume du monde romain maintenant gouverné par les papes.
Voilà pour la langue.
Quant à un homme de génie, il n'y en avait eu qu'un, selon nous, capable d'opérer cette grande révolution de la renaissance des lettres en Italie depuis Charlemagne. Cet homme était saint Thomas d'Aquin. Nous l'avons longtemps confondu, dans notre ignorance, avec ces orateurs et avec ces écrivains ecclésiastiques des siècles barbares, qu'on a, selon nous, élevés bien au-dessus de leur stature, dans ces derniers temps, en les comparant aux poëtes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes d'Athènes et de Rome. Ces Tacite, ces Démosthène, ces Cicéron, ces Homère et ces Virgile du cloître écrivaient à une époque obscure de transition à travers les ténèbres, entre les lettres classiques et les lettres des siècles des Médicis et de Louis XIV. Ils n'appartiennent guère qu'au sacerdoce et très-peu aux lettres profanes.
Mais, depuis qu'une étude plus approfondie nous a permis de mesurer, au moins par des fragments, les grandeurs de l'intelligence de saint Thomas d'Aquin, nous sommes resté convaincu que, si ce génie universel avait pu s'émanciper de la théologie scolastique et de la mauvaise latinité, il aurait donné, longtemps avant le Dante, un Dante, supérieur encore, à l'Italie. Fontenelle l'égalait dans son estime à Descartes. Quant à nous, nous n'hésitons pas à reconnaître dans ce précurseur des philosophes et des politiques modernes un esprit digne de converser d'avance et de loin avec Machiavel, avec Bacon, avec Montesquieu, avec Jean-Jacques Rousseau, esprit assez fécond et assez vaste pour porter de la même gestation un monde divin et un monde humain dans ses flancs, comme deux jumeaux de sa pensée. Les idées ont ainsi, comme la terre, de ces germinations de plantes précoces et étranges qui fleurissent en hiver. Saint Thomas fut un de ces phénomènes de végétation anticipée.
C'était un jeune gentilhomme de la noble maison de Landolfo d'Aquino. Il vivait dans l'opulence féodale au château de Rocca Secca. La passion de Dieu et de l'intelligence des choses divines, qui précipitait alors tant d'âmes dans la solitude, l'arracha, dans la fleur de son adolescence, au monde. On raconte que cette passion était si forte dans ce jeune homme qu'elle brisa avec violence tous les piéges tendus par sa famille pour le retenir, et qu'il poursuivit, un tison enflammé dans la main, une jeune fille d'une merveilleuse beauté que ses frères lui avaient fait apparaître dans sa chambre pour séduire ses yeux et son cœur. Entré dans l'ordre des Dominicains, il alla étudier à Paris sous Albert le Grand, théologien célèbre, alors que la théologie était la science unique. Devenu lui-même de disciple maître, il professa avec éclat à Paris, à Rome, à Naples. Le feu de l'étude le consuma avant l'âge, et il expira sur la route en se rendant en 1274 au concile de Lyon. Il n'avait encore que quarante-neuf ans. Les ouvrages laissés par ce philosophe, sans repos et sans limites, formèrent les bibliothèques des monastères et des universités du temps. Quelques-uns sont dignes d'en être exhumés, comme des monuments de force et de fécondité dans la pensée humaine.
V
Neuf ans avant la mort de saint Thomas d'Aquin, en 1265, le Dante était à Florence. Esprit du même ordre, mais avec le don de plus qui élève la pensée jusqu'au ciel, la poésie. Son nom était Alighieri. Sa famille, attachée par tradition au parti guelfe, était patricienne et consulaire dans la république. Livré de bonne heure aux leçons de Brunetto Latini, sorte de Quintilien toscan qui professait la grammaire et la rhétorique à Florence et à Bologne, l'enfant fut nourri du lait âpre de la théologie scolastique. Cette nourriture ne lui fît pas perdre totalement le goût des lettres profanes. Il apprit le français sous Brunetto Latini, qui professait en cette langue; il apprit l'italien vulgaire dans les sonnets et dans les canzone de quelques poëtes toscans qui commençaient à régulariser et à polir cet idiome naissant comme pour le préparer à un plus grand qu'eux. Tous chantaient exclusivement l'amour, cette éternelle inspiration du cœur. L'amour fut aussi le premier chant de cet enfant, dans l'âme duquel la passion idéale était éclose avant l'âge des passions terrestres.
Élevé dans la familiarité de la noble famille des Portinari, amie de la sienne, il couva, dès l'âge de onze ans, une sorte de pressentiment amoureux pour une jeune fille de cette maison, nommée Béatrice. Cette inclination fut mutuelle, quoique contrariée par les circonstances de famille. Elle remplit l'adolescence du Dante de songes, et son âge mûr de larmes. Béatrice mourut dans la fleur de sa beauté, à vingt-cinq ans. L'âme de Dante quitta en quelque sorte la terre avec elle, et on ne peut douter que ce ne fut pour suivre et pour retrouver l'âme de Béatrice qu'il entreprit plus tard ce triple voyage à travers les trois mondes surnaturels, enfer, purgatoire, paradis, où, sous le nom de théologie, il ne cherche et ne divinise au fond que son amante.
Ses vers, jusqu'à l'âge de trente ans et au delà, n'annonçaient pas le poëte souverain qui devait dans l'âge avancé se révéler en lui; c'étaient des sonnets et des canzone sans nerf, sans naturel et sans grandeur, calqués sur les poésies amoureuses des poëtes secondaires de son temps. L'âge, la méditation et le malheur n'avaient pas encore donné à son âme cette sonorité grave et surhumaine, timbre sépulcral de sa seconde voix.
Les traditions de son père mort, la vocation de famille, les soins de sa mère Bella, femme éminente autant que tendre, enfin le courant des affaires et des passions d'une république, qui entraîne tous les citoyens notables dans les fonctions de l'État, lancèrent le jeune Alighieri dans les emplois et dans les dissensions de sa patrie. Nous n'écrivons pas ici sa vie, nous la réservons pour une autre place; nous ne faisons pas l'histoire, bien peu intéressante aujourd'hui, de ces agitations municipales de la vallée de l'Arno. Ces agitations ne sont grandes que lorsqu'elles influent sur le sort du monde. Dante aurait été peut-être un Gracque ou un Cicéron à Rome, il ne fut qu'un Gibelin de plus à Florence.