VI

Qu'il nous suffise de savoir qu'Alighieri, qu'on nommait déjà familièrement Dante, servit dans la cavalerie florentine contre les Guelfes de la petite ville toscane d'Arezzo, et qu'il se montra vaillant soldat avant de se montrer politique et poëte; bien différent en cela d'Horace, jetant son bouclier à Philippes, et de Virgile, fuyant, un chalumeau à la main, sous les hêtres, pendant que la guerre civile déchire sa patrie. Dante était un citoyen, ceux-là n'étaient que des poëtes.

Élevé bientôt après aux premières magistratures de la république, assailli d'un côté par les blancs, de l'autre par les noirs, dénomination de deux partis dans Florence, il résiste aux uns, aux autres, et les fait énergiquement exiler hors de la Toscane.

Nommé ambassadeur de la république auprès du pape, il y négociait la paix et l'indépendance pour son pays. Pendant cette mission, le peuple de Florence, ingrat et aveugle comme tous les peuples, l'accuse de trahison, de concussion, s'ameute contre son nom, court à sa maison, la ravage et la rase, comme Clodius avait fait de celle de Cicéron, le modérateur de Rome. Ou confisque ses biens, on le bannit à perpétuité de sa patrie. On trouve la peine trop faible pour ses prétendus crimes; un second jugement populaire le condamne à mourir par le feu!

Indigné contre le pape, son ennemi, qu'il suppose l'instigateur de ces proscriptions, Dante quitte Rome, se réfugie d'abord à Sienne, puis à Arezzo, où i! rejoint ses concitoyens émigrés, proscrits pour la même cause. Il tente avec eux une attaque à main armée contre Florence. Il succombe et s'éloigne pour jamais de ces murs qui dévorent leurs citoyens.

Il erre, depuis ce jour, de retraite en retraite, dans la basse Italie, tantôt à Padoue chez les Malespina, tantôt à Vérone chez les Scaligieri, tyrans de la ville, tantôt chez les Scala, tyrans d'une autre partie de l'Italie; aujourd'hui à Udine, demain au château de Tolmino, à la fin de ses jours à Ravenne. De là, plus refoulé que jamais par la vengeance vers le parti de l'empereur, il ne cesse d'animer ce prince contre sa patrie et de le pousser de la main à l'oppression de Florence. Triste sort des émigrés, condamnés à avoir souvent pour amis les ennemis de leur pays! Enfin, l'empereur étant mort avant d'avoir vengé le poëte, Dante vient à Paris, retourne en Italie, et se fixe enfin pour mourir à Ravenne. L'hospitalité du tyran de Ravenne, Guido Novello de Polenta, lui en adoucit le séjour. Ce site mélancolique convenait à la mélancolie de son âme. La forêt de pins (la pineta) qui s'étend entre la mer et Ravenne était sa promenade habituelle. J'y ai lu moi-même ses plus beaux vers, peut-être écrits sous les mêmes arbres, au bruit lointain des mêmes brises de l'Adriatique. C'est là, et non pas dans le carrefour fangeux de Ravenne, que devrait s'élever son tombeau. Il faut le vide autour des ombres et le silence autour des grandes mémoires; on entendrait mieux l'âme gémissante de l'exilé dans les gémissements des pins de la pineta et des vagues sans repos sur la grève.

VII

Mais, pendant que ce sombre proscrit, à la taille haute et courbée, au visage long et pâle, à l'œil voilé par la réflexion intérieure, comme ses contemporains le décrivent, pendant que cet hôte des ennemis de sa patrie errait ainsi de ville en ville et de mers en forêts, regrettant sa maison rasée par son peuple, il couvait deux choses immortelles dans son front cave: sa gloire et sa vengeance. Ce n'était plus le poëte affadi et ingénieux de sa jeunesse; c'était le poète théologique, politique et némésien de son âge avancé. L'adversité avait changé sa muse dans son sein; elle n'y avait laissé que son premier amour.

Cet amour, cependant, n'avait pas été le seul. Indépendamment de son mariage avec une fille d'une famille illustre de Florence, dont il avait eu sept enfants, Boccace confesse, dans l'histoire de sa vie, écrite sur les lieux et si peu d'années après la mort de Dante, que son héros et son poëte avait eu la faiblesse des héros et des poètes: un amour de la beauté poussé quelquefois jusqu'à la licence du cœur.

La négligence que Dante fit de sa femme après son exil, sa longue séparation sans retour et l'affectation avec laquelle il parle, dans ses œuvres en prose, des inconvénients du mariage, appuient trop à cet égard les accusations de Boccace. Mais tout indique aussi que, si le Dante avait été plus que léger dans l'amour des sens, il avait été fidèle dans l'amour de l'âme. Le souvenir toujours renaissant de sa Béatrice, première et dernière apparition de la beauté céleste sous un voile mortel, l'obséda, tantôt délicieusement, tantôt douloureusement, jusqu'au dernier jour. Cette image le transformait tellement, en se présentant à lui à chaque pas de sa vie et à chaque mouvement de sa pensée, que, quand il voulut se consacrer entièrement à la philosophie théologique, muse sévère de son épopée, il éprouva le besoin de donner à cette philosophie et à cette théologie personnifiées le nom, la forme, le regard, la voix, la beauté de sa Béatrice. C'est ce qu'il avoue sans cesse lui-même dans ses sonnets et dans sa Vita nuova (vie nouvelle), sorte de commentaire mystique écrit par lui-même de ses œuvres et de sa pensée.