Mais sa grande inspiration ne soufflait pas encore en lui quand il écrivait ces sonnets et ces œuvres en prose; elle ne souffla que dans l'exil, quand les événements, la guerre, la diplomatie, la politique et les passions civiles eurent fait silence, le soir, dans son âme. Alors, et alors seulement, il entendit toute la voix de son génie, étouffée jusque-là par les bruits de la terre. Il dessina son grand poème et il commença à l'écrire.
Ce poëme, c'était lui! Le poëte n'est-il pas toujours le sujet le plus vivant et le plus intéressant de tout poëme? Quels que soient les innombrables défauts de ce poëme épique du Dante dans la fable, on ne peut nier que ce ne fût, à l'époque où il vivait, et encore à la nôtre, le seul véritable texte d'une vaste épopée qui restât à chanter aux hommes. Il y eut dans la conception autant de génie vrai que dans l'exécution. J'aime à assister, par la pensée, à cette lente conception dans l'esprit de l'exilé de Florence. Je comprends comment il fut amené par la force et par la justesse de son esprit à chanter le monde invisible.
En effet, puisque l'étendue de son intelligence, l'élévation de son cœur, la fécondité de son imagination, la richesse des couleurs sur sa palette poétique portaient cet homme du treizième siècle à créer pour l'Italie et pour le monde un poëme épique, où pouvait-il trouver, dans l'histoire du moyen âge, depuis les empereurs romains jusqu'à lui, un sujet héroïque, national ou européen, d'épopée? Il n'y en avait plus sur la terre. Homère avait fait l'épopée des Grecs, Virgile avait fait celle des Latins; les places étaient prises. Le ciel païen, les héros fabuleux, l'Olympe, la terre, la mer, la guerre, les naissances et les chutes d'empires, la nature physique et la nature morale avaient été décrites et chantées par les poëtes prédécesseurs de l'époque chrétienne. Excepté les grandes invasions des Barbares, qui étaient venues, comme un reflux du Nord, submerger l'Italie, il n'y avait, dans l'histoire, aucune grande épopée héroïque à construire; mais cette épopée des Barbares, ruine et humiliation de l'Italie, il appartenait à des bardes du Nord, et non à des citoyens de la patrie conquise, de la chanter.—Nous la lirons bientôt ensemble.
VIII
Dante ne trouvait donc rien d'épique autour de lui dans l'histoire d'Italie qui pût servir de texte à son imagination; mais le monde théologique était plein de dogmes nouveaux, de foi savante ou de foi populaire, de croyances surnaturelles, de vérités morales ou de fantômes imaginaires, flottant pêle-mêle dans le vide de l'esprit humain, comme les figures tronquées des rêves au moment d'un réveil.
L'âme humaine, que le christianisme avait détachée, dans les monastères surtout, des intérêts terrestres, s'était absorbée dans l'intérêt de son salut éternel. Des cieux, des enfers, des purgatoires sans cesse décrits, peuplés, vidés par les moines prédicateurs dans les chaires du peuple, étaient devenus, par la puissance de la foi, par l'habitude des pratiques, par la répétition des cérémonies, des réalités de la pensée aussi visibles et aussi palpables dans l'esprit des fidèles que les réalités physiques. L'imagination habitait pour ainsi dire ces mondes intellectuels des morts autant et plus que le monde des vivants. Les temples étaient remplis de leurs symboles; les murailles même des rues étaient couvertes des représentations par le pinceau de ces trois séjours de l'âme, enfer, purgatoire, paradis. Dans les fêtes sacrées, ou même profanes, on donnait aux peuples de l'Italie, au lieu de courses olympiques ou de combats du cirque, des drames de théologie chrétienne. Là les âmes, les démons, les anges, les vierges, les saints, les damnés, les trois personnes de la Divinité elles-mêmes, jouaient des rôles d'acteur dans le drame théogonique de ces mondes surnaturels. Le ciel et la terre se touchaient et se confondaient, dans cette atmosphère de la théologie monastique et populaire, comme deux horizons dans la brume.
Dante lui-même était ce qu'on était déjà à Florence à cette époque, et ce qu'on fut bien davantage, quelques années après, à l'époque des Médicis et de Léon X: croyant et platonicien tout à la fois, associant dans son esprit la foi moderne à la philosophie grecque et romaine; les pieds dans l'Église, la tête dans l'Olympe, l'âme dans les cieux, dans les épreuves ou dans les abîmes du monde chrétien.
Il était naturel que ce monde surnaturel, qui tenait plus de place dans l'imagination des hommes de son temps que le monde des vivants, lui parût le seul et vrai sujet d'épopée poétique et mystique pour son âge et pour la postérité. Il regarda donc pendant longtemps et jusqu'au vertige dans la profondeur de son âme, de sa foi, de ses amours, de ses haines, de ses vengeances, et il se dit: «Je ferai voir l'invisible, et je le rendrai si visible, par la puissance de ma foi et par la vigueur de mes pinceaux, que la terre et le ciel sembleront s'ouvrir aux yeux des hommes, et que je jouirai d'abord en ce temps, puis, par anticipation, dans l'éternité, de cette justice éternelle qui sera à la fois ma félicité et ma vengeance. Gloire à ceux que j'aurai sauvés! Malheur à ceux que j'aurai perdus! Et surtout gloire à moi-même! Je ne serai pas seulement, aux yeux de l'Italie guelfe et gibeline, un poëte, je serai le prophète de la divine rétribution!»
Ainsi évidemment se parla à lui-même le Dante, brûlant à la fois de conviction divine et de colère humaine, quand, regardant pour la dernière fois l'inique Florence du haut de l'Apennin, il lui lança sa malédiction de proscrit et sa prophétie de poëte.