—Où en sommes-nous? me dit-il à l'oreille, le visage tout ému et tout transfiguré d'anxiété pour la patrie.—Au port, lui répondis-je tout bas; cette journée est le neuf thermidor des terroristes et des communistes. J'ai osé tâter le pouls à la France; tranquillisez-vous, elle est immortelle.

—Il me serra dans ses bras, ses yeux se mouillèrent de larmes.

—«Encore un mot, lui dis-je, puisque vous voilà, et que vous êtes un des oracles de ce peuple.—Qu'auriez-vous fait à ma place le 24 février, dans ce grand sauvetage d'une nation sous laquelle sombrait votre royauté de Juillet?—Belle demande! me répondit-il; j'aurais fait ce que vous avez fait; et d'ailleurs pouviez-vous faire autre chose?—C'est bien, lui dis-je, je suis satisfait; ce mot de vous me donne confiance. Voici la France qui va arriver dans sa représentation impartiale et souveraine: à dater de ce matin je suis sûr de la faire entrer sans résistance dans Paris. Au nom de la France et du salut du peuple, laissez-vous élire parmi les représentants qui vont la personnifier. Il est si rare de rencontrer dans un même homme la popularité, la résistance et la politique: donnez ce spectacle au monde et cette consolation aux bons citoyens. La république a cent fois plus de force qu'il ne lui en faut; tout son danger est dans l'excès: en voyant voter Béranger pour la sagesse, qui donc osera être fou? il y a une heure dans la vie où il faut savoir dépenser et perdre toute la popularité acquise en soixante et dix ans de désintéressement; autrement c'est un trésor d'avare, un trésor perdu, qui ne profite ni à vous ni aux autres. Voyez! ajoutai-je: je me dépense, je me perds, en résistant aux folies des uns, aux dictatures prématurées des autres; je ne sortirai pas de là bon à gouverner un village, mais la représentation nationale en sortira toute-puissante et invincible. Souvenez-vous du mot de Danton, appliqué à un crime; appliquons-le à une vertu: Périsse notre nom et que la France soit sauvée!»

XXVI

Sa modestie combattait son dévouement; mais le dévouement l'emporta, il se laissa nommer à un million de voix à l'Assemblée constituante. Une immense popularité y entra avec lui: c'était le seul service qu'il consentit à rendre sous cette forme à la patrie.

Une fois l'Assemblée nationale assise et consolidée dans Paris, il se dit: «Que ferai-je là? Je suis philosophe et je ne suis point politique; je suis chansonnier et je ne suis point orateur; je suis républicain et je ne suis point démagogue; je suis peuple et je ne suis point bourgeoisie; je suis vieux et je n'ai plus la main assez ferme pour résister à une multitude qui tendra longtemps à emporter les rênes et à ronger le frein de la république. De grandes questions vont se poser, de gros orages s'accumulent; il faudra me dessiner par mes votes et par mes actes pour ou contre le peuple accoutumé à voir en moi sa personnification: si je me dessine pour lui, je donnerai de la force à ses excès et je contribuerai à le perdre; si je me dessine contre lui, je me trouverai groupé avec les royalistes et les réactionnaires qu'il regarde comme ses ennemis, et je ne conserverai plus dans le peuple que le renom d'un traître ou d'un apostat. Retirons-nous; réfugions-nous dans ma vieillesse et dans mon obscurité: c'est plus sage; ne nous séparons plus de ce peuple où est ma force: je serai plus véritablement utile là que dans le gouvernement. Le peuple, en me voyant rentrer dans son sein, ne se défiera pas de moi, et j'aurai plus d'empire sur lui dans ses propres rangs que je n'aurais d'ascendant sur les bancs de ses maîtres.»

Ce furent évidemment là ses pensées; je ne les approuve pas, je les explique.

Béranger donna sa démission. L'Assemblée nationale, qui sentait unanimement comme moi l'utilité et l'honneur de ce grand nom d'honnête homme populaire dans son sein, se leva tout entière de douleur et de respect à la lecture de cette démission; elle la refusa et fit supplier le simple citoyen de ne pas faire une lacune dans la représentation de la France en remettant son mandat au peuple.

Béranger fut touché, mais inflexible. Il demanda indulgence pour sa vieillesse. Moi-même je ne pus le vaincre.—«Vous êtes de ceux qui ne sont jamais vieux, lui dis-je, parce qu'ils vivent après leur mort bien plus que pendant leur vie, et que leur temps à eux est la postérité; mais, d'ailleurs, fussiez-vous vieux et n'eussiez-vous plus de sang dans les veines, dans des crises comme celle-ci il n'y a ni jeunes gens ni vieillards: on doit autant à sa patrie la dernière goutte de son sang que la première.»

«—Non, me dit-il tristement, je me suis bien interrogé, je sens que mon devoir n'est pas là, et qu'il est ici, ajouta-t-il en me montrant du geste sa petite chambre, sa petite table et sa petite écritoire. J'ai encore la force de penser, je ne me sens pas la force d'agir. Je tiendrais la place d'un homme utile à la patrie; m'effacer pour qu'elle soit mieux servie c'est encore la servir.»