Quel miracle un bon cœur opère!
Jeanne, fidèle à ses devoirs,
Sourit encor; car de leur père
Ses fils auront les cheveux noirs.
Elle sourit, car sa voix douce
Rend l'espoir à son prisonnier.
Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse!
On a surpris le braconnier.
XXIV
Le Vieux Vagabond va plus loin encore; il y a des grincements de dents de la faim et des imprécations de désespoir contre la société et contre la nature. On y pressent le souffle de feu des premières chimères antisociales. Ces chimères, excusables quand elles sont les cauchemars de la faim, sont déplorables quand elles sont les aberrations de l'esprit, criminelles quand elles sont la solde en fausse monnaie du radicalisme. Ces chimères étaient nées après 1830; elles agitaient convulsivement les dernières années du gouvernement de Juillet. La République, que l'on accuse à tort de leur avoir donné naissance, les étouffa vigoureusement au contraire entre les bras du peuple tout entier aux journées de juin.
On remarque avec peine la même aigreur, trop consonnante avec l'aigreur croissante du peuple et avec les récits subversifs des rénovateurs de fond en comble de l'édifice social, dans la Chanson philosophique des Fous. Béranger n'était rien moins que sectaire, encore moins radical, pas même systématique. Il y avait contradiction ici entre ses couplets et ses idées. Il ne faut chanter au peuple que des vérités utiles ou des passions pratiques, telles que la patrie, la liberté, la charité fraternelle entre les classes et entre les citoyens. C'est de la force, et non du délire, qu'il faut donner au peuple pour qu'il grandisse. Il y a de la force dans l'enthousiasme, il n'y en a point dans l'ivresse.
La chanson des Fous, en glorifiant toutes les sectes, même les plus téméraires, n'était propre qu'à devenir la Marseillaise des chimères contre les frontières sacrées de la société connue. Si cette Marseillaise avait été sincère sous la plume du poëte, il aurait fallu plaindre son esprit; si elle n'avait été qu'une complaisance, il aurait fallu la reprocher à sa conscience. Elle n'était ni tout à fait sincère, ni tout à fait complaisante; elle n'était qu'une boutade philosophique à travers l'infini des idées, un coup de plume qui cherche aventure dans l'inconnu. Mais la société, sur qui tout repose, ne doit point chercher aventure comme l'imagination qui ne répond de rien, elle doit chercher progrès et raison. Elle n'a pas pour guide la conjecture, elle a pour guide l'expérience. Nul ne le disait mieux, dans les dernières années, que Béranger.
Après cette chanson, Béranger se tut et s'enveloppa de plus en plus dans son manteau, attendant les orages.
Le 24 février 1848 le réveilla, comme tout le monde, en sursaut. La royauté de Juillet, expression confuse des trois oppositions incompatibles, mal conciliées par Béranger en 1830, bonapartisme, républicanisme, orléanisme, ne pouvait aboutir, un jour ou l'autre, qu'à un avortement. Cette royauté, mal conçue elle-même, avorta en effet, le 24 février, sous une secousse qui n'aurait pas déraciné un hysope. Par un hasard que j'étais loin de prévoir la veille, c'est moi qui reçus l'enfant sur mes bras; mais l'enfant était mort! La France, selon l'expression de Béranger, n'avait pas eu le temps de le concevoir encore et de le porter à maturité.
XXV
Je ne fis qu'entrevoir Béranger pendant les trois mois de modération et de périls, toujours sauvés par le civisme inespéré de ce grand peuple, mois qui précédèrent l'avénement de l'Assemblée constituante, seule souveraineté que nous pussions retrouver sous ces débris.
Je le vis cependant un soir, après la mémorable journée du 16 avril 1848; journée inconnue et mystérieuse, où tout fut sauvé par ma confiance dans le peuple seul contre ce qu'on appelait faussement le peuple.