Les vents sonores qui sortent des forêts, et qui semblent conserver les bruissements de leurs feuilles, tintaient par bouffées contre les vitres et me faisaient frissonner de délices et de souvenirs dans ma couche. Quand la lune se répandait comme une silencieuse inondation de la lueur du ciel sur les prairies, je me soulevais sur le coude pour m'égarer en idée d'arbre en arbre et de ruisseau en ruisseau dans ces vallées; des flots de pensées, ou plutôt d'ombres de pensées, montaient de ces horizons à mon âme. Je ne pouvais plus m'endormir; je plaignais ceux qui dormaient à côté de moi, et j'écoutais avec une secrète pitié la respiration régulière de toutes ces poitrines assoupies, qui répondaient du dedans aux mélodies des oiseaux, des moissons, des feuillages, des cascades du dehors. Il y avait alors en moi des océans de choses vagues dont je ne savais ni la nature ni le nom, et qui étaient déjà poésie.
J'ai conservé par hasard et j'ai retrouvé récemment, au fond d'une vieille malle pleine de papiers à demi rongés des rats dans le grenier de mon père, quelques vers au Rossignol de ces nuits d'été à Belley, que je ne me souvenais pas d'avoir composés; mais l'écriture à peine formée, le papier jaune et raboteux du collége attestent bien que ces vers furent un des premiers jeux de mon imagination. Je vous demande indulgence pour les rimes et pour les césures; mais j'y découvre déjà le germe de la mélancolie, cet infini du cœur, qui, ne pouvant pas s'assouvir, s'attriste.
Que dis-tu donc à la lune,
Pauvre oiseau qui ne dors pas?
Cesse ta plainte importune;
Silence, ou gémis plus bas.
Tu vois bien qu'elle n'écoute
Ni la cascade, ni toi,
Et qu'elle poursuit sa route
Sans te répondre; mais moi,
De la fenêtre où je veille,
Tout pensif, à tes accords,
Pendant qu'ici tout sommeille,
Mon âme s'enfuit dehors.
Ah! si j'avais donc tes ailes,
Ô mon cher petit oiseau!
Je sais bien où tu m'appelles,
Mais regarde ces barreaux!...
Je crois que mes sœurs absentes
T'ont dit là-bas leur secret,
Et que les airs que tu chantes
Sont tristes de leurs regrets.
Ah! dis-moi de leurs nouvelles,
Gris messager de la nuit;
Sous l'églantier rose ont-elles,
Au printemps, trouvé ton nid?
Ont-elles penché leur tête
Et jeté leurs cris joyeux
En voyant, tout inquiète,
Ta femelle sur ses œufs?...
Ont-elles épié l'heure
Où tes petits sont éclos,
Tout près de notre demeure,
Pour jouir de tes sanglots?