Dis-moi si tu les vois toutes
Folâtrer, comme jadis,
Dans l'herbe où tu bois les gouttes
Qui tombent du paradis.
Dis-moi si le sycomore
Prend ses feuilles de printemps;
Si ma mère y vient encore
Garder ses jolis enfants;
Si sa voix, qui les appelle,
A des accents aussi doux;
Si la plus petite épelle
Le livre sur ses genoux;
Si sa harpe dans la salle
Fait toujours, à l'unisson,
Tinter, comme une cigale,
Les vitres de la maison;
Si la source où tu te penches,
Pour boire avant le matin
Dans le bassin des pervenches,
Jette un sanglot argentin;
Si ma mère, qui l'écoute,
En retenant mal ses pleurs,
De ses yeux mêle une goutte
À l'eau qui pleut sur ses fleurs;
Et si ma sœur la plus chère,
En regardant le ruisseau,
Voit l'image de son frère
Passer en rêve avec l'eau.
Je ne lus ces vers qu'à mes deux amis, Aymon de V.... et Louis de V..... Ils se récrièrent sur mon prétendu talent; ils copièrent mon chef-d'œuvre pour le montrer à leurs parents; mais nous nous gardâmes bien de le laisser voir à nos maîtres, car on nous interdisait avec raison de composer des vers français avant d'avoir des idées ou des sentiments à exprimer dans cette langue. L'amusement oiseux de la césure et de la rime nous aurait dégoûté des études élémentaires et sérieuses auxquelles on appliquait nos mémoires et notre intelligence. Cependant l'encouragement de mes deux amis plus âgés que moi suffisait pour me confirmer dans le goût prématuré des vers.
X
Après la nature, ce fut la religion qui me fit un peu poëte. J'en retrouve les traces dans ce passage des Confidences qui peint vaguement ces premières sensations de l'infini dans un cœur d'enfant.