Ces sensations de la nature se mêlaient de jour en jour davantage dans mon âme avec les pensées et les visions du ciel. Depuis que l'adolescence, en troublant mes sens, avait inquiété, attendri et attristé mon imagination, une mélancolie un peu sauvage avait jeté comme un voile sur ma gaieté naturelle et donné un accent plus grave à mes pensées comme au son de ma voix. Mes impressions étaient devenues si fortes qu'elles en étaient douloureuses. Cette tristesse vague que toutes les choses de la terre me faisaient éprouver m'avait tourné vers l'infini. L'éducation éminemment religieuse qu'on nous donnait chez les jésuites, les prières fréquentes, les méditations, les sacrements, les cérémonies pieuses répétées, prolongées, rendues plus attrayantes par la parure des autels, la magnificence des costumes, les chants, l'encens, les fleurs, la musique, exerçaient sur des imaginations d'enfants ou d'adolescents de vives séductions. Les ecclésiastiques qui nous les prodiguaient s'y abandonnaient les premiers eux-mêmes avec la sincérité et la ferveur de leur foi. J'y avais résisté quelque temps sous l'impression des préventions et de l'antipathie que mon premier séjour dans le collége de Lyon m'avait laissées contre mes premiers maîtres; mais la douceur, la tendresse d'âme et la persuasion insinuante d'un régime plus sain, sous mes maîtres nouveaux, ne tardèrent pas à agir avec la toute-puissance de leur enseignement sur une imagination de quinze ans. Je retrouvai insensiblement auprès d'eux la piété naturelle que ma mère m'avait fait sucer avec son lait. En retrouvant la piété je retrouvai le calme dans mon esprit, l'ordre et la résignation dans mon âme, la règle dans ma vie, le goût de l'étude, le sentiment de mes devoirs, la sensation de la communication avec Dieu, les voluptés de la méditation et de la prière, l'amour du recueillement intérieur, et ces extases de l'adoration, en présence de l'Éternel, auxquelles rien ne peut être comparé sur la terre, excepté les extases d'un premier et pur amour. Mais l'amour divin, s'il a des ivresses et des voluptés de moins, a de plus l'infini et l'éternité de l'être qu'on adore! Il a, de plus encore, sa présence perpétuelle devant les yeux et dans l'âme de l'adorateur. Je le savourai dans toute son ardeur et dans toute son immensité.
Il m'en resta plus tard ce qui reste d'un incendie qu'on a traversé: un éblouissement dans les yeux et une tache de brûlure sur le cœur. Ma physionomie en fut modifiée; la légèreté un peu évaporée de l'enfance y fit place à une gravité tendre et douce, à cette concentration méditative du regard et des traits qui donne l'unité et le sens moral au visage. Je ressemblais à une statue de l'Adolescence enlevée un moment de l'abri des autels pour être offerte en modèle aux jeunes hommes. Le recueillement du sanctuaire m'enveloppait jusque dans mes jeux et dans mes amitiés avec mes camarades. Ils m'approchaient avec une certaine déférence, ils m'aimaient avec réserve.
J'ai peint dans Jocelyn, sous le nom d'un personnage imaginaire, ce que j'ai éprouvé moi-même de chaleur d'âme contenue, d'enthousiasme saint répandu en élancements de pensées, en épanchements et en larmes d'adoration devant Dieu, pendant ces brûlantes années d'adolescence, dans une maison religieuse. Toutes mes passions futures encore en pressentiments, toutes mes facultés de comprendre, de sentir et d'aimer encore en germe, toutes les voluptés et toutes les douleurs de ma vie encore en songe, s'étaient, pour ainsi dire, concentrées, recueillies et condensées dans cette passion de Dieu, comme pour offrir au Créateur de mon être, au printemps de mes jours, les prémices, les flammes et les parfums d'une existence que rien n'avait encore profanée, éteinte ou évaporée avant lui.
Je vivrais mille ans que je n'oublierais pas certaines heures du soir où, m'échappant pendant la récréation des élèves jouant dans la cour, j'entrais par une petite porte secrète dans l'église déjà assombrie par la nuit et à peine éclairée au fond du chœur par la lampe suspendue du sanctuaire; je me cachais sous l'ombre plus épaisse d'un pilier; je m'enveloppais tout entier de mon manteau comme dans un linceul; j'appuyais mon front contre le marbre froid d'une balustrade, et, plongé, pendant des minutes que je ne comptais plus, dans une muette, mais intarissable adoration, je ne sentais plus la terre sous mes genoux ou sous mes pieds, et je m'abîmais en Dieu, comme l'atome flottant dans la chaleur d'un jour d'été s'élève, se noie, se perd dans l'atmosphère, et, devenu transparent comme l'éther, paraît aussi aérien que l'air lui-même et aussi lumineux que la lumière.
Voici comment, sous le nom de Jocelyn, j'exprimais plus tard en vers moins novices ces inexprimables extases qui s'élèvent de l'âme jeune à Dieu. On y sent l'ivresse du mysticisme. Le mysticisme est le crépuscule de cette communion future de toute créature avec son Créateur; on n'y voit que des ombres à demi lumineuses, mais ce sont des ombres d'une autre vie.
Souvent lorsque des nuits l'ombre, que l'on voit croître,
De piliers en piliers s'étend le long du cloître;
Quand, après l'Angélus et le repas du soir,
Les lévites épars sur les bancs vont s'asseoir,
Et que, chacun cherchant son ami dans le nombre,
On épanche son cœur à voix basse et dans l'ombre,
Moi, qui n'ai pas encore entre eux trouvé d'ami,
Parce qu'un cœur trop plein n'aime rien à demi,
Je m'échappe; et, cherchant ce confident suprême
Dont l'amour est toujours égal à ce qu'il aime,
Par la porte secrète en son temple introduit,
Je répands à ses pieds mon âme dans la nuit.
Ossian, Ossian! Lorsque, plus jeune encore,
Je rêvais des brouillards et des monts d'Inistore;
Quand, tes vers dans le cœur et ta harpe à la main,
Je m'enfonçais l'hiver dans des bois sans chemin,
Que j'écoutais siffler dans la bruyère grise,
Comme l'âme des morts, le souffle de la bise,
Que mes cheveux fouettaient mon front, que les torrents,
Hurlant d'horreur aux bords des gouffres dévorants,
Précipités du ciel sur le rocher qui fume,
Jetaient jusqu'à mon front leurs cris et leur écume;
Quand les troncs des sapins tremblaient comme un roseau
Et secouaient leur neige où planait le corbeau,
Et qu'un brouillard glacé, rasant ses pics sauvages,
Comme un fils de Morven me revêtait d'orages;
Si, quelque éclair soudain déchirant le brouillard,
Le soleil ravivé me lançait un regard,
Et d'un rayon mouillé, qui lutte et qui s'efface,
Éclairait sous mes pieds l'abîme de l'espace,
Tous mes sens, exaltés par l'air pur des hauts lieux,
Par cette solitude et cette nuit des cieux,
Par ces sourds roulements des pins sous la tempête,
Par ces frimas glacés qui blanchissaient ma tête,
Montaient mon âme au ton d'un sonore instrument
Qui ne rendait qu'extase et que ravissement.
Et mon cœur à l'étroit battait dans ma poitrine,
Et mes larmes tombaient d'une source divine,
Et je prêtais l'oreille, et je tendais les bras,
Et comme un insensé je marchais à grands pas,
Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage
L'ombre de Jéhovah qui passait dans l'orage,
Et je croyais dans l'air entendre en longs échos
Sa voix, que la tempête emportait au chaos;
Et de joie et d'amour noyé par chaque pore,
Pour mieux voir la nature et mieux m'y fondre encore,
J'aurais voulu trouver une âme et des accents,
Et pour d'autres transports me créer d'autres sens.
Ce sont de ces moments d'ineffables délices
Dont Dieu ne laisse pas épuiser les calices;
Des éclairs de lumière et de félicité
Qui confondent la vie avec l'éternité;
Notre âme s'en souvient comme d'une pensée
Rapide dont en songe elle fut traversée.
Ah! quand je les goûtais, je ne me doutais pas
Qu'une source éternelle en coulait ici-bas!
Eh bien! quand j'ai franchi le seuil du temple sombre,
Dont la seconde nuit m'ensevelit dans l'ombre;
Quand je vois s'élever entre la foule et moi
Ces larges murs pétris de siècles et de foi;
Quand j'erre à pas muets dans ce profond asile,
Solitude de pierre, immuable, immobile,
Image du séjour par Dieu même habité,
Où tout est profondeur, mystère, éternité;
Quand les rayons du soir, que l'Occident rappelle,
Éteignent aux vitraux leur dernière étincelle,
Qu'au fond du sanctuaire un feu flottant qui luit
Scintille comme un œil ouvert sur cette nuit;
Que la voix du clocher en sons doux s'évapore;
Que, le front appuyé contre un pilier sonore,
Je la sens, tout ému du retentissement,
Vibrer comme une clef d'un céleste instrument,
Et que du faîte au sol l'immense cathédrale,
Avec ses murs, ses tours, sa cave sépulcrale,
Tel qu'un être animé, semble, à la voix qui sort,
Tressaillir et répondre en un commun transport;
Et quand, portant mes yeux des pavés à la voûte,
Je sens que dans ce vide une oreille m'écoute,
Qu'un invisible ami, dans la nef répandu,
M'attire à lui, me parle un langage entendu,
Se communique à moi dans un silence intime,
Et dans son vaste sein m'enveloppe et m'abîme;
Alors, mes deux genoux pliés sur le carreau,
Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau,
Comme un homme surpris par l'orage de l'âme,
Les yeux tout éblouis de mille éclairs de flamme,
Je m'abrite muet dans le sein du Seigneur,
Et l'écoute et l'entends, voix à voix, cœur à cœur.
Ce qui se passe alors dans ce pieux délire,
Les langues d'ici-bas n'ont plus rien pour le dire;
L'âme éprouve un instant ce qu'éprouve notre œil
Quand, plongeant sur les bords des mers près d'un écueil,
Il s'essaye à compter les lames dont l'écume
Étincelle au soleil, croule, jaillit et fume,
Et qu'aveuglé d'éclairs et de bouillonnement,
Il ne voit plus que flots, lumière et mouvement;
Ou bien ce que l'oreille éprouve auprès d'une onde
Qui des pics du Mont-Blanc s'épanche, roule et gronde,
Quand, s'efforçant en vain, dans cet immense bruit,
De distinguer un son d'avec le son qui suit,
Dans les chocs successifs qui font trembler la terre,
Elle n'entend vibrer qu'un éternel tonnerre.
Et puis ce bruit s'apaise, et l'âme qui s'endort
Nage dans l'infini, sans aile, sans effort,
Sans soutenir son vol sur aucune pensée,
Mais immobile et morte, et vaguement bercée,
Avec ce sentiment qu'on éprouve en rêvant
Qu'un tourbillon d'été vous porte, et que, le vent
Vous prêtant un moment ses impalpables ailes,
Vous planez dans l'éther tout semé d'étincelles,
Et vous vous réchauffez, sous des rayons plus doux,
Au foyer des soleils qui s'approchent de vous:
Ainsi la nuit en vain sonne l'heure après l'heure,
Et, quand on vient fermer la divine demeure,
Quand sur les gonds sacrés les lourds battants d'airain
Tournent en ébranlant le caveau souterrain,
Je m'éloigne à pas lents, et ma main froide essuie
La goutte tiède encor de la céleste pluie!...