Nous-mêmes nous regardions avec curiosité ce livre, dont la couverture inusitée excitait notre étonnement. Nous avions comme le pressentiment ou comme l'attente de quelque chose d'extraordinaire contenu dans ce mystérieux volume.
XX
Tout à coup le père Béquet ferma ses livres grecs et latins. Il nous dit que la classe était finie par exception pour cette matinée, mais que, pour remplir plus agréablement l'heure qui nous restait encore avant la sortie, il allait nous faire une lecture dans un livre mondain qui venait de paraître, et dont l'auteur, inconnu jusque-là, s'appelait Chateaubriand.
Ce petit prologue, prononcé avec l'accent d'un homme qui annonce une bonne nouvelle à son auditoire et qui fait entendre plus qu'il ne dit, réveilla tout à coup notre attention. La sérénité du jour de fête entrant par la fenêtre grillée de la classe, le chant des oiseaux sous la charmille, l'espoir d'aller bientôt nous-mêmes respirer librement dans ces allées l'air du printemps, nous prédisposaient au plaisir. Nous fermâmes donc nos livres d'études dans nos pupitres, et, les coudes appuyés sur la table, la tête dans nos mains, nous prîmes l'attitude des disciples qui écoutent le maître dans le tableau de l'École d'Athènes de Raphaël.
«Mes amis, nous dit alors le bon professeur, je vais faire une chose inusitée, peut-être répréhensible, je vais tenter sur vos esprits une épreuve de goût; je vais voir si l'impression qu'un livre tout moderne m'a faite ce matin en parcourant ses pages est une illusion de la nouveauté, ou si c'est une admiration légitime et motivée pour des images et pour un style aussi réellement beaux que l'antique où nous cherchons ensemble le beau. Écoutez avec attention les pages que je vais vous lire; recueillez bien vos impressions et vos jugements; je vous interrogerai ensuite sur vos propres sentiments, et je vous donnerai pour sujet de composition demain l'analyse raisonnée de ces pages. Ceux d'entre vous qui préfèrent, à cause de leur âge plus tendre, les promenades et les jeux de cette belle matinée à des délassements d'esprit peuvent se retirer; les autres resteront librement avec moi pour jouir d'autres plaisirs.»
La foule s'élança dans les jardins avec des cris de joie qui se confondirent avec les gazouillements des oiseaux libres des charmilles; huit ou dix adolescents des plus âgés ou des plus lettrés restèrent, retenus par la confiance qu'ils avaient dans le goût délicat du maître et par leur attrait déjà prononcé pour les plaisirs d'esprit. J'étais du nombre; mes deux rivaux et mes deux amis, Louis de V. et Aymon de V., se groupèrent avec moi au pied de la chaire. Nous étions tout regard et toute oreille pour le phénomène promis.
XXI
«Il est un Dieu,» commença le maître d'un accent solennel qui tenait à la fois du prêtre et du poëte, «il est un Dieu! Les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et l'océan déclare son immensité. L'homme seul a dit: Il n'y a point de Dieu.
«Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les yeux vers le ciel, ou dans son bonheur abaissé ses regards vers la terre? La nature est-elle si loin de lui qu'il ne l'ait pu contempler, ou la croit-il le simple résultat du hasard? Mais quel hasard a pu contraindre une nature si désordonnée et si rebelle à s'arranger dans un ordre si parfait? On pourrait dire que l'homme est la pensée manifestée de Dieu, et que l'univers est son imagination rendue sensible. Ceux qui ont admis la beauté de la nature comme preuve d'une intelligence supérieure auraient dû faire remarquer une chose qui agrandit prodigieusement la sphère des merveilles: c'est que le mouvement et le repos, les ténèbres et la lumière, les saisons, la marche des astres, qui varient les décorations du monde, ne sont pourtant successifs qu'en apparence et sont permanents en réalité. La scène qui s'efface pour nous se colore pour un autre peuple; ce n'est pas le spectacle, c'est le spectateur qui change. Ainsi Dieu a su réunir dans son ouvrage la durée absolue et la durée progressive. La première est placée dans le temps, la seconde dans l'étendue; par celle-là les grâces de l'univers sont unes, infinies, toujours les mêmes; par celle-ci elles sont multiples, finies et renouvelées: sans l'une il n'y eût point eu de grandeur dans la création; sans l'autre il y eût eu monotonie.
«Ici le temps se montre à nous sous un rapport nouveau; la moindre de ses fractions devient un tout complet, qui comprend tout, et dans lequel toutes choses se modifient, depuis la mort d'un insecte jusqu'à la naissance d'un monde: chaque minute est en soi une petite éternité. Réunissez donc en ce moment, par la pensée, les plus beaux accidents de la nature; supposez que vous voyez à la fois toutes les heures du jour et toutes les saisons, un matin de printemps et un matin d'automne, une nuit semée d'étoiles et une nuit couverte de nuages, des prairies émaillées de fleurs, des forêts dépouillées par les frimas, des champs dorés par les moissons: vous aurez alors une idée juste du spectacle de l'univers. Tandis que vous admirez ce soleil, qui se plonge sous les voûtes de l'occident, un autre observateur le regarde sortir des régions de l'aurore. Par quelle inconcevable magie ce vieil astre, qui s'endort fatigué et brûlant dans la poudre du soir, est-il dans ce moment même ce jeune astre qui s'éveille humide de rosée, dans les voiles blanchissants de l'aube? À chaque moment de la journée, le soleil se lève, brille à son zénith et se couche sur le monde; ou plutôt nos sens nous abusent, et il n'y a ni orient, ni midi, ni occident vrai: tout se réduit à un point fixe d'où le flambeau du jour fait éclater à la fois trois lumières en une seule substance. Cette triple splendeur est peut-être ce que la nature a de plus beau; car, en nous donnant l'idée de la perpétuelle magnificence et de la toute-puissance de Dieu, elle nous montre aussi une image éclatante de sa glorieuse Trinité.