M. de Chateaubriand venait de faire paraître alors le Génie du Christianisme. Le siècle militaire incarné dans Bonaparte allait s'incarner littérairement dans cet écrivain; tout était réaction en France depuis la caserne jusqu'aux académies. Il fallait un décorateur du passé qu'on voulait faire revivre et régner sous ses deux formes de trône absolu et d'autel populaire; l'auteur du Génie du Christianisme, grand poëte qui cherchait un poëme, s'offrit avec ses magiques pinceaux. Il fit un prodige d'imagination, il éblouit et il enchanta le monde avec son livre, il fut le génie des Ruines, tout paré de fleurs sépulcrales, de souvenirs, de traditions, de mystères, de sentiment, opposant le cœur à l'esprit, et reconstruisant le vieux temple avec ses débris; il fut l'Esdras du christianisme après la captivité de Babylone.
Le gouvernement le favorisait sous main; M. de Fontanes était le lien caché entre le trône nouveau et l'antique autel. Ami et patron de M. de Chateaubriand, il présentait le poëte au soldat. Le soldat et le poëte s'entendirent au premier mot.
On a prétendu qu'il y avait eu antagonisme de nature et de tendance entre ces deux hommes du passé, Bonaparte et M. de Chateaubriand: rien n'est plus faux; ces deux hommes s'entendaient à merveille alors. Refaites-moi un temple avec votre poésie, disait le consul au poëte, je vous referai un trône avec mon épée. Et le Génie du Christianisme ne tarda pas à paraître.
Le poëte, récompensé par le consul, ne fut nullement retenu alors par le royalisme qu'il manifesta depuis pour les Bourbons; il entra hardiment par un emploi diplomatique à Rome, et ensuite dans le Valais, dans la fortune de Bonaparte.
Bonaparte, devenu Napoléon, fut présenté comme un nouveau Cyrus au monde, dans l'exorde du discours à l'Académie française de M. de Chateaubriand.
Les jésuites, très-favorisés alors par l'empire et par le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, saluèrent le Génie du Christianisme avec moins d'enthousiasme que le parti de l'empire et que le parti royaliste ne l'avaient salué; ils ne se dissimulèrent pas que le secours apporté en apparence par ce livre à la religion était un secours dangereux, plus poétique que chrétien, et que les sensualités d'images et de cœur par lesquelles l'écrivain alléchait, pour ainsi dire, les âmes, étaient au fond très-opposées à l'orthodoxie littérale et à la sévérité morale de dogme et de l'esprit chrétien. Mais, tout en élaguant très-prudemment du livre les parties romanesques ou passionnées trop propres à allumer ou à efféminer les passions précoces de leur jeunesse, ils le laissèrent circuler à demi-dose dans leurs colléges. Un abrégé en deux volumes, épuré d'Atala, de René et de plusieurs autres chapitres trop remuants pour des âmes déjà émues, furent mis par eux dans les mains de leurs maîtres d'étude. À titre de professeur de belles-lettres, le père Béquet posséda le premier exemplaire. Il était trop ravi pour renfermer en lui-même son ivresse, et trop communicatif pour ne pas nous associer à son bonheur.
XIX
Un jour de printemps, les rayons du soleil de mai entraient avec les senteurs des jardins et des prés par la fenêtre ouverte de sa classe, au rez-de-chaussée; la séve rajeunie de la saison circulait dans nos veines comme dans les plantes; ces lueurs, ces odeurs, ces bourdonnements d'insectes, ces parfums de la campagne apportés par les bouffées du vent tiède appelaient toutes nos pensées au dehors.
Je ne sais quel vague ennui, phénomène ordinaire du printemps sur les hommes sédentaires, se trahissait en nous par l'inattention, les nonchalances d'attitude, les bâillements mal contenus sur les bancs de bois de la salle. Le père Béquet lui-même, très-indulgent de sa nature, semblait atteint comme nous de cette sorte de somnolence générale; il nous lisait et nous commentait, sans goût et sans verve, je ne sais quels vers ou quelle prose des livres classiques dont les images et les pensées étaient aussi usées pour lui et pour nous que le parchemin taché d'encre de nos livres d'étude.
Un autre livre broché en papier de couleur était fermé sous son bras, entre son habit noir et son coude; on voyait qu'il y pensait malgré lui; son regard, distrait de ses textes grecs et latins ouverts sur le pupitre de sa chaire, se détournait involontairement et tombait obliquement sur le livre pressé contre son cœur.