XVI
Cependant les aspects tour à tour riants ou grandioses qui se déroulaient à mes yeux d'enfant, pendant ces longues et muettes excursions de quatre ou cinq heures dans ce beau pays, avant-scène des Alpes me remplissaient l'imagination d'images d'autant plus imprimées en moi que le silence obstiné de mon guide me permettait moins de distractions. Il me rendait contemplateur par force.
Cette belle et pittoresque nature était comme un livre qu'on m'aurait contraint à lire pendant un certain nombre d'heures par jour, en déchiffrant tout seul le sens. Je n'étais que trop prédisposé à m'y absorber tout entier; je m'y plongeais par tous mes sens, ciel sur ma tête, herbes et fleurs sous mes pieds, Alpes lointaines, Rhône rapide, cascades écumantes, horizons sinistres ou gracieux sous mes regards; bruits des eaux, des feuilles, des oiseaux, des insectes à mes oreilles, ombres des forêts sur mon front; odeurs enivrantes des prés fauchés du matin, séchant en meules sur les revers des coteaux; bains d'air rafraîchissants ou attiédis qui rendaient à tous mes membres la première élasticité de l'enfance, sentiment d'une telle légèreté et d'une telle volatilisation de corps qu'il me semblait que la brise n'avait qu'à souffler pour m'emporter avec l'insecte ailé ou avec la feuille flottante dans l'océan bleu de l'air des montagnes circulant autour de moi.
Ces impressions auraient rendu le rocher poëte. Je le devenais davantage chaque jour, mais je ne savais guère encore ce que c'était que la poésie.
Une lecture que nous fit exceptionnellement dans notre salle de rhétoriciens un de nos maîtres les plus aimés, le père Béquet, m'en apprit davantage que tous les vers classiques de Virgile ou d'Horace interprétés péniblement jusque-là. Je revois d'ici le lieu, la place, le jour et l'heure. Toutes les grandes lectures sont une date de l'existence!
XVII
Le père Béquet n'était nullement, comme le père Varlet, un cénobite pétrifié dans sa cellule par son austère piété ou comme le limaçon fossile dans sa coquille: c'était un homme du monde. Il était entré tard, et après une vie répandue, dans l'ordre; il avait voulu recueillir la maturité de sa vie et utiliser à l'instruction littéraire de la jeunesse ses talents et ses goûts, goûts et talents d'un lettré accompli. La littérature était pour lui la moitié de l'existence: sa piété même était littéraire. Il croyait que l'esprit humain est comme la glace de cristal, et que plus on le polit, plus il reflète de divinité dans ses œuvres.
Nous l'aimions tous, surtout les plus grands et les plus lettrés d'entre nous. Il était plutôt pour nous un condisciple avancé en années qu'un maître. Ses conversations familières avec nous dans les jardins, pendant les heures de délassement, étaient les meilleures et les plus charmantes de ses leçons. Son goût raffiné tenait un peu de la douce et exquise mollesse de son caractère. Ce caractère était gracieusement exprimé sur sa physionomie. Son visage était presque toujours déridé, non par un rire bruyant et ouvert, mais par ce sourire fin et pensif qui semble relever sur les lèvres une demi-pensée et un demi-mot. On voyait que ce qu'il contemplait en lui-même était toujours bon, spirituel, agréable à lui et aux autres. Ses lèvres en avaient contracté un pli: c'était la réticence de la bonté qui médite un plaisir à faire ou une amabilité à dire.
Le seul défaut littéraire de cet excellent homme tenait à ses qualités de cœur et d'esprit: il y avait un peu d'effémination dans son goût et de fleurs dans son style. Il y a un genre d'ornementation gothique qu'on appelle le gothique fleuri; le style du père Béquet était du français fleuri. On juge de son attrait pour M. de Chateaubriand, le grand génie de cette magnifique corruption du style.