On en retrouvera quelque trace dans l'élégie intitulée la Fille du pêcheur, qui n'a jamais été ni achevée ni publiée par moi. Je l'achève et je la publie ici pour la première fois. On a lu avec indulgence une page en prose de mes Confidences sous le nom de Graziella. J'ai dit, dans cette demi-confidence de première jeunesse, que, pendant notre séjour dans l'île, j'écrivais de temps en temps des vers mentalement adressés à la charmante fille du pêcheur, bien qu'elle ignorât ce que c'était que des vers et dans quelle langue ces vers étaient écrits. La Fille du pêcheur est une de ces élégies que j'esquissai au crayon sous le figuier et sous la treille dorée par le soleil de l'île; on y retrouvera, à travers les réminiscences grecques de Théocrite et d'Anacréon, quelque pressentiment d'André Chénier, mais avant que la muse d'André Chénier eût pleuré, et quand elle jouait encore sur le sable de la mer d'Ionie avec les bas-reliefs et les débris des Vénus grecques roulés par les flots.
LA FILLE DU PÊCHEUR
GRAZIELLA.
I
Quand ton front brun fléchit sous la cruche à deux anses
Où tu rapportes l'eau du puits pour le gazon;
Quand, la nuit, aux lueurs de la lune, tu danses
Sur le toit aplati de la blanche maison,
Et que ton frère enfant, pour marquer la cadence,
Pinçant d'un ongle aigu les cordes de laiton,
Fait gronder la guitare ainsi qu'un hanneton,
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?
II
L'autre jour je te vis (tu ne me voyais pas);
Tu portais sur ton front ta cruche toute pleine;
Son poids de tes pieds nus rapetissait les pas,
Et la pente escarpée essoufflait ton haleine.
Un vieillard en sueur montait par le chemin
(Un frère mendiant qui glane sur la terre);
Il rapportait le pain et l'huile au monastère.
Il s'approcha de toi, son rosaire à la main;
Toi tu compris sa soif et t'arrêtas soudain.
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?
III
Avant qu'il eût parlé, tu lisais sa requête;
Tu levas tes deux bras, anses de ton beau corps;
Tu descendis la cruche au niveau de sa tête,
Et du vase incliné tu lui tendis les bords.
Il y but à longs traits, en relevant sa manche.
Il regardait ton front de honte coloré,
Et l'eau que le bouquet de tamarisque étanche
Ruisselait de sa lèvre et de sa barbe blanche,
Comme à travers les joncs s'égoutte l'eau d'un pré.
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?
Moi, cependant, caché par la vigne et l'érable,
Je regardais, muet, la scène d'Orient,
L'ombre que ce beau groupe allongeait sur le sable,
Ton visage confus, le vieillard souriant;
Il te donna, pour prix de ta cruche d'eau pure,
Un chapelet de grains colorés de carmin,
Une croix de laiton, qui battait sa ceinture;
Et toi, courbant ton cou sous sa manche de bure,
Tu plias les genoux et tu baisas sa main.
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?