V
Je retenais de peur mon haleine insensible;
Je pensais voir en toi sous ces cieux éclatants
Une apparition d'Homère ou de la Bible:
La Jeunesse au cœur d'or faisant l'aumône au Temps!
Ou quelque parabole empreinte d'Évangile:
La Charité, dont l'âme est l'unique joyau,
Au Dieu qui du même œil voit l'opale ou l'argile
Donnant mille trésors dans une goutte d'eau!...
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?
VI
Ah! que ne suis-je né pêcheur comme ton frère?
Que n'ai-je eu pour berceau ces récifs inconnus?
Pour berceuse la mer dont l'écume légère
Trempe ce sable tiède où plongent tes pieds nus?
Que n'ai-je eu pour jouet et pour seul héritage
La barque, l'aviron, la mer creuse, et la plage
Où le soir, quand la proue accoste le rivage,
Le filet, tout gonflé d'écaille au jour changeant,
Tombe lourd sur la grève, avec un son d'argent?
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?
VII
Sans sonder l'horizon qui s'enfuit sous la brume,
Sans rêver au delà je ne sais quel grand sort,
Dans ton île, au soleil toute enceinte d'écume,
Aucun de mes désirs n'en passerait le bord.
N'est-ce donc pas assez, belle enfant de ces treilles,
De te voir tous les jours, et puis de te revoir
Tantôt suçant tes doigts de l'ambre des abeilles,
Tantôt cousant la voile, ou tressant les corbeilles
Pour porter à deux mains la feuille au chevreau noir?
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?
VIII
Ou bien sous le figuier, de son sucre prodigue,
Assise sur le toit entre l'ombre et le fruit,
Éplucher en automne et retourner la figue
Que le vent de mer sale et que le soleil cuit?
Ou quand le grand filet, fatigué par la pêche,
S'étend d'un arbre à l'autre et sur la grève sèche,
Jeune Parque tenant le fil et le ciseau,
Pour renouer la maille où l'écueil a fait brèche,
Entrevue à demi derrière ce réseau,
Passer et repasser comme une ombre sous l'eau?
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?
IX
Ou sur le bord moussu de la fontaine obscure
T'asseoir, te croyant seule, à la fin du soleil,
Comme un moineau son cou, lisser ta chevelure,
Dans tes petites mains prendre ton pied vermeil,
En laver d'un bain froid la blessure amortie,
Arracher de la peau l'épine des cactus,
Ou le dard de l'abeille, ou la dent de l'ortie,
Et d'une gouttelette avec elle sortie
Teindre d'un peu de sang la fleur d'or du lotus?
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?