X

Sous la grotte où jaillit le seul ruisseau d'eau douce,
Une figure en marbre est taillée au ciseau,
Vierge ou nymphe, on ne sait; de sa conque de mousse
Un triton sur ses pieds verse une nappe d'eau;
Dans l'une de ses mains un petit poisson joue;
Dans l'autre un coquillage, enfant du bord amer,
Tout près de son oreille est collé sur sa joue
Comme pour lui chanter les chansons de la mer.
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

XI

De lichens et de joncs sordidement vêtue,
De ses habits mouillés le flot s'égoutte en vain;
Dans ses haillons verdis la charmante statue
Sous l'outrage du sort conserve un front divin;
Le filet de cristal que sa robe distille
Abreuve le pasteur, l'enfant, le matelot,
Fait boire l'oranger dans les ravins de l'île,
Et, quand il a rempli mille cruches d'argile,
Va jusque dans la mer se perdre à petit flot.
Jeune fille aux longs yeux, sais-tu ce que je pense?

XII

Eh bien! je crois te voir dans cet humble symbole,
Toi, source de mon cœur!... Quand tes filets pliés
Dégouttent d'eau de mer sur ton bras, où les colle
L'écume du récif qui te blanchit les piés;
Ou bien quand tes cheveux, que la lame épouvante,
Battant ta maigre épaule, aiment à s'y jouer
Avec le flot qui monte, avec la mer qui vente,
Et que, tes bras levés, comme une urne vivante,
Tes deux mains à ton front veulent les renouer!
Jeune fille aux longs yeux, c'est à toi que je pense!

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C'est ainsi que d'abord la nature, puis l'imagination, puis la piété, puis l'amour me donnèrent les premiers instincts, puis les premières leçons de poésie. Je n'ai jamais eu une pensée dont je ne retrouve la racine dans un sentiment; tout vient du cœur: nascuntur poetæ. J'ai trouvé l'autre jour cette inscription au crayon, et signée seulement d'une initiale, sur la vieille porte vermoulue de ma maison de village, à Milly. L'anonyme a raison, les poëtes y naissent, et puissent-ils aussi y mourir!...

Lamartine.

XXIVe ENTRETIEN.