12e de la deuxième Année.

ÉPOPÉE.
HOMÈRE.—L'ODYSSÉE[2].

I

L'Iliade est le poëme de la vie publique; l'Odyssée, que j'ouvre en ce moment devant vous, est le poëme de la vie domestique. Il y a autant de différence entre l'Iliade et l'Odyssée qu'il y en a entre le champ de bataille ou le conseil des princes et le foyer de famille. L'Iliade célèbre l'héroïsme, l'Odyssée raconte le cœur humain. La première de ces épopées est le livre des héros, la seconde est le livre de l'homme. Homère est plus sublime peut-être dans l'Iliade, il est plus intéressant dans l'Odyssée; la gloire a des accents plus éclatants, la nature en a de plus intimes et de plus pathétiques. Dans l'un et dans l'autre de ces poëmes différemment divins, Homère est égal à lui-même, c'est-à-dire supérieur à tout ce qui a été raconté ou chanté avant lui. Faisons donc faire silence à tous les bruits du jour dans notre âme et reportons-nous à l'époque héroïque et pastorale du monde, dans une de ces îles, véritables Édens, de la mer sur l'Archipel, et écoutons.

II

Cependant, avant de vous dérouler ces vers admirables qui semblent avoir conservé dans leur harmonie et dans leur couleur les ondulations sonores de la vague contre les flancs du vaisseau, le rhythme des rames d'où dégoutte l'onde amère, les frémissements des brises du ciel dans les cyprès, les mugissements des troupeaux sur les montagnes de l'Ionie ou de l'Albanie, et les reflets des feux de bergers dans les anses du rivage, permettez-moi de vous faire une remarque qui appartient moins à la rhétorique qu'à l'observation du cœur humain: c'est que, pour bien comprendre et bien sentir Homère dans l'Odyssée, il faut être né et avoir vécu dans des conditions de vie rurale, patriarcale ou maritime, analogues à celles dans lesquelles le poëte de la nature a puisé ses paysages, ses mœurs, ses aventures et ses sentiments. La vérité du tableau ne peut nous frapper qu'autant que nous avons connu le modèle.

Malheur à l'homme qui, soit par le trop d'élévation, soit par le trop de défaveur de sa destinée, est né dans les villes, et qui a été élevé à distance des scènes primitives, naïves, agricoles, champêtres ou maritimes de la nature! Celui-là ne comprendra jamais l'Odyssée. Le fils de prince qui a eu son berceau dans le palais d'une capitale moderne, le fils du mercenaire qui est né comme la pariétaire des murs d'une cité et qui n'a vu le soleil qu'entre les toits parallèles de la ville où son atelier le nourrit et le dévore, ne doivent pas même ouvrir ces poëmes d'Homère; l'épopée de la mer, des montagnes, des matelots, des pasteurs, des laboureurs, n'est pas faite pour eux. C'est là une des privations intellectuelles, une des injustices du sort dont il faut également les plaindre, qu'ils soient grands ou petits, princes du peuple ou cardeurs de laine dans une capitale! Le monde champêtre et ses ineffables charmes pour les yeux, pour les oreilles, pour l'imagination et pour le cœur, leur sont interdits! Ayons même compassion de leur grandeur ou de leur misère! Qu'ils assistent aux drames plus ou moins déclamatoires des grands ou petits poëtes de la scène; qu'ils applaudissent aux féroces ambitions des héros de cour ou de rue dans les cours et dans les cités; qu'ils savourent bien la connaissance du cœur humain étalé devant eux, en horreur, en admiration ou en ridicule, par les Eschyle, les Corneille, les Racine, les Shakspeare, les Aristophane, les Térence ou les Molière, ces sublimes choristes des hommes rassemblés, c'est là leur lot à eux; mais quant à Homère, et surtout à l'Homère de l'Odyssée, qu'ils y renoncent! Ils n'ont pas respiré en naissant l'âme des champs, des montagnes, des cieux et des mers, qui s'exhale de la nature à l'aube de la vie et qui fait chanter ou adorer du moins les chants des poëtes épiques!

Quant à moi et à la plupart d'entre vous, nous avons été plus favorisés du ciel; nous sommes nés ou nous avons grandi loin de l'ombre morbide des villes, à l'ombre salubre du verger de notre toit rustique, sur une colline labourée, à l'ombre du rocher, au bord de la mer, où les chants des bergers et des pêcheurs nous ont bercés tout près de la terre, entre les genoux de nos mères ou de nos Euryclées (servante vieillie de Télémaque dans la maison de Pénélope, à Ithaque).

Aussi pouvons-nous lire et relire l'Odyssée avec une intelligence et une délectation aussi complètes que si les images et les souvenirs du poëte étaient nos images natales et nos souvenirs de berceau.

Il y a en effet une étonnante ressemblance de famille entre les sites et les mœurs décrites dans le poëme d'Homère et entre les sites et les mœurs des provinces reculées du midi de la France. Là, ce qu'on appelle improprement la civilisation, c'est-à-dire le luxe, le prolétariat, la misère et l'abrutissement de l'ouvrier, sans toit, sans famille, sans ciel et sans air, n'est pas encore parvenu. À l'époque où je suis venu au monde surtout, les vestiges et les traditions du régime féodal volontaire, vestiges encore mal effacés entre les châteaux et les chaumières, rappelaient à s'y tromper les mœurs et les habitudes de cette féodalité primitive et rurale qui existait du temps d'Homère dans Ithaque et sur le continent grec des bords de la mer Adriatique. Des chefs héréditaires de peuplade ou de village, appelés rois du temps d'Ulysse, s'appelaient seigneurs de nos jours. Ces pères de famille, plutôt que ces souverains, étaient peuple eux-mêmes, quoique premiers entre le peuple. Ils ne se distinguaient des autres habitants des vallées et des montagnes que par une maison plus vaste, des troupeaux plus gras, des champs plus fertiles, des serviteurs et des servantes plus nombreux. Ils portaient les armes et ils tenaient le manche de la charrue de la même main. Ils rendaient une certaine justice sommaire dans leurs cantons; ils exerçaient une hospitalité sans faste, mais libérale. Leurs châteaux, en général démantelés depuis les guerres de religion, depuis le nivellement royal du cardinal de Richelieu et depuis le nivellement populaire de la Convention nationale, ne conservaient pour signe de supériorité et de noblesse que quelques tourelles décapitées. Leur majesté était toute dans leurs ruines. Les paysans, émancipés de toute féodalité oppressive par les lois, ne leur payaient plus tribut ni redevances, mais ils leur payaient toujours spontanément l'amour d'habitude, la déférence de tradition, le respect héréditaire. Ces liens, d'autant plus forts qu'ils étaient tout à fait volontaires, unissaient la chaumière au château. On y menait la même vie, seulement un peu plus large dans le château, un peu plus mercenaire dans le village.