Ces gentilshommes militaires et laboureurs auraient été rois dans la langue de la Bible ou d'Homère; ils n'étaient plus en France que citoyens égaux en tout au peuple des campagnes, mais c'étaient des rois récemment découronnés. Ils régnaient encore, quand ils étaient dignes d'être aimés, par le souvenir, par la vieille affection du pays et par la déférence volontaire, sur les populations affranchies.

C'est dans cette classe homérique et biblique que j'étais né. Je ne m'en glorifie pas, puisque les berceaux sont tirés au sort pour ceux qui viennent au monde, mais je ne m'en humilie pas non plus, puisque le premier bonheur de la vie est de naître à une bonne place au soleil et à une bonne place dans le cœur de ses contemporains.

«Heureux ceux, dit Homère, qui sont nés de race libre.»

La race libre, avant le temps meilleur ou tous furent libres, c'était nous.

III

Cette condition sociale dans laquelle j'avais eu le hasard de naître, le pays pastoral et agricole que nous habitions, la maison, les vergers, les champs, les aspects, les relations fières, mais douces, des paysans avec le château et du château avec les chaumières; les nombreux serviteurs, jeunes ou vieux, attachés héréditairement à la famille par honneur et par affection plus que par leurs pauvres salaires; mon père, ma mère, mes sœurs, les occupations pastorales, rurales, domestiques, des champs ou du ménage, toutes ces habitudes, au milieu desquelles je grandissais, étaient tellement semblables aux mœurs des hommes de l'Odyssée que notre existence tout entière n'était véritablement qu'un vers ou un chant d'Homère. On va en juger par cette esquisse du paysage, du château, de la ferme et des habitants.

IV

La révolution française, à peine finie, avait supprimé les substitutions et les droits d'aînesse, qui perpétuaient quelquefois utilement pour les familles, quelquefois iniquement pour les enfants, la transmission des terres de père en fils. Mon grand-père, chargé de jours, était très-riche en territoires dans la Bourgogne et dans les montagnes de la Franche-Comté. Il venait de sortir des prisons de la Terreur. Il se reposait dans cette douce halte de la vie qu'on appelle une belle vieillesse, avant de mourir. Après sa mort, son vaste héritage s'était partagé entre ses six enfants, trois fils et trois filles. De cette nombreuse maison, mon père seul, quoique le dernier né, s'était marié. Chacun de ses fils ou de ses filles avait eu pour sa part une terre avec un château dans l'une des deux provinces où nos biens paternels ou maternels étaient situés. On présume aisément qu'à l'exception de la terre principale, voisine de la ville et habitée plus ordinairement par mon grand-père, la plupart de ces terres, livrées à des fermiers ou à des intendants, étaient négligées, et que les demeures, quoique anciennement féodales, portaient les traces d'abandon et de délabrement qui précèdent la ruine des édifices humains.

Le second de mes oncles par ordre de naissance avait eu pour son lot un domaine riche en forêts et en pâturages, à quelque distance de Dijon. Cette terre est située au milieu d'un groupe ou d'un nœud confus de montagnes noires dont j'aperçois et dont je reconnais encore les gorges sombres avec l'émotion des jeunes souvenirs, quand je passe en chemin de fer à la station alors inconnue de Mâlins. La fumée des chaumières du village d'Ursy, qui s'élève en léger brouillard bleuâtre au-dessus de cette mer de verdure, est inaperçue des voyageurs; mais elle me fait monter à moi les larmes aux yeux. Je pourrais dire de quel foyer de bûcheron ou de laboureur cette fumée s'élève, et quelle mère de famille, autrefois servante ou bergère au château, jette le fagot dans l'âtre pour chauffer, au retour des bois humides, les mains de son mari et de ses petits enfants.

Ce groupe de noires montagnes est percé à peine de quelques vallées étroites et tortueuses. Les chênes, des deux côtés du ravin, entre-croisent leurs branches et répandent leur nuit en plein jour sur ces solitudes. Chacune de ces gorges sert de lit à un sentier creusé de profondes ornières. C'est par ces chemins creux que les bois de la contrée, sa seule richesse, descendent, après les coupes, sur la rive gauche de la rivière d'Ouche, qui roule plutôt qu'elle ne coule des hauts plateaux de la Bourgogne vers la ville de Bossuet.