Le château, caché aux regards par deux mamelons et par des rideaux de grands frênes, n'est aperçu que par les corneilles et par les geais des collines élevées qui l'entourent; les petits bergers paissent leurs moutons dans les clairières nues des sommets.

C'était autrefois un château à tours, à fossés, à ponts-levis; on en voit encore les vestiges mal recouverts par les constructions modernes. Il ressemble aujourd'hui à une immense abbaye d'Italie ou d'Allemagne. Il est percé de quinze fenêtres à balcons de pierres moulées sur sa façade; il est orné d'architecture à peine ébréchée par le temps; il est décoré, au-dessus de la corniche, par une balustrade élégante plus digne d'une villa de Rome que d'un manoir de la Bourgogne.

Les avenues de cerisiers, les buis séculaires, ces ifs du Nord, ce velours des murs d'enceinte, les larges parterres, les immenses jardins, les pièces d'eau dormante dans leurs bassins de roseaux et de marbre, les fontaines bouillonnantes par la gueule des dauphins moussus sous le hêtre colossal, les longs méandres de charmilles taillées en murailles arrondies en berceaux, les gradins de gazon fuyant en perspective pour conduire le regard jusqu'au cœur des bois, enfin les forêts épaisses et silencieuses qui entourent la demeure, tout donnait au château de mon oncle un caractère de mélancolique grandeur et de sauvage majesté. Il rappelle le cloître des Camaldules de Naples ou de Vallombreuse de Florence, plus que l'habitation d'une famille de simples gentilshommes de campagne.

C'est peut-être ce caractère claustral qui avait, à son insu, porté mon oncle à préférer ce séjour à toute autre habitation moins sévère dans le partage des biens de la maison.

Cet oncle était destiné à l'Église avant la Révolution; il était entré contre son gré dans cet ordre, avec la perspective toute mondaine d'un évêché ou d'une abbaye. Il en était sorti sans regret, expulsé par la Révolution. De son état il n'avait conservé que la décence.

Pour éviter le contraste entre son ancienne profession et sa vie nouvelle de simple agriculteur cultivant le domaine de ses pères, il s'était retiré à jamais hors du monde dans cette thébaïde opulente. De prêtre sans vocation il s'était fait patriarche, par dégoût du monde. Ses bois, ses champs, ses serviteurs, ses troupeaux, sa figure de sérénité et de paix, sa philosophie orientale et contemplative, tout rappelait en lui un Abraham sans épouse. Seulement sa tente était un château, ses palmiers étaient des chênes, et ses chameaux étaient les plus forts taureaux de la province; leurs couples mugissants, attelés dès l'aurore à la charrue, faisaient fumer les collines défrichées de leur haleine et de leurs sueurs, comme des chaudières vivantes de force animale évaporées au soleil d'été sur les sillons.

V

Cet oncle, à qui sa profession sacerdotale interdisait le bonheur d'avoir une famille, aimait tendrement mon père; il nous avait adoptés pour ses enfants. Nous quittions tous les ans notre maison moins pastorale du Mâconnais pour aller passer l'été et l'automne dans sa belle demeure; elle m'était destinée après lui. Notre père et notre mère nous y conduisaient tout petits pour y continuer notre éducation domestique et pour animer un peu cette solitude par ce doux tumulte dont six enfants en bas âge remplissent la maison d'un homme sans famille. C'est là que nous avons pris tous le goût passionné et l'habitude de la vie des champs, qui élargit l'âme, en opposition avec le séjour des villes, qui la rétrécit. L'espace grand devant les pas, le ciel libre sur la tête rendent l'âme vaste et l'esprit indépendant: les murs sont l'esclavage, les champs sont la liberté.

VI

Les mœurs, les travaux, les loisirs, les habitudes à la fois dignes et rurales que nous avions là sous les yeux, étaient bien propres à nous façonner l'âme et les sens à la vie antique et patriarcale des hommes homériques de l'Odyssée. Le château était une tribu dont le chef grec ou le scheik arabe était notre oncle; les maîtres et les serviteurs y vivaient presque dans l'égalité et dans la familiarité de la tente antique; la différence n'était que dans la diversité des soins et des travaux. L'autorité, établie d'elle-même par l'habitude et par le respect, avait à peine besoin du commandement pour être obéie. Chacun des nombreux serviteurs du château allait de soi-même à ses fonctions, comme les troupeaux à qui l'on ouvre l'étable vont d'eux-mêmes, ceux-ci au joug, ceux-ci aux chars, ceux-ci aux pâturages. Presque tous étaient nés ou avaient grandi dans la maison. Une hiérarchie naturelle et ascendante faisait, année par année, passer le berger d'agneaux au rang de berger de génisses, de berger de génisses au rang de toucheur de bœufs, du rang de toucheur de bœufs à celui de valet de charrue, du rang de valet de charrue à celui de conducteur de chevaux, chargé d'aller toutes les semaines conduire aux marchés les chars de grains et d'en rapporter le prix au maître. Il en était de même pour les ouvriers bûcherons, tous habitants du village voisin: les hommes mûrs abattaient les chênes avec la hache, les enfants ébranchaient l'arbre abattu, les femmes et les filles liaient les fagots et les entassaient par douzaines sur les clairières. Il en était de même aussi pour les moissons et pour les foins; chacun avait sa fonction proportionnée à son sexe, à sa force, à son aptitude, à ses années: les uns maniaient la faux à l'heure de la rosée; les autres, la faucille à l'heure où la paille sèche brûle la plante des pieds; ceux-ci nouaient la gerbe, ceux-là la chargeaient sur les chariots; les jeunes filles éparpillaient sur la pelouse tondue le sainfoin coupé et suspendu aux dents de bois de leur râteau; les enfants, les glaneuses cueillaient çà et là les épis et les herbes oubliés, pour en rapporter de maigres fascines sous leurs bras; d'autres se suspendaient à droite et à gauche aux ridelles du char pour le tenir en équilibre dans le chemin raboteux et pour empêcher le monceau d'épis de crouler en route avant d'arriver aux granges.