Ce sont ces réflexions, que je n'ai faites que plus tard, qui m'ont appris comment cette femme, dont l'imagination n'était qu'ordinaire et dont l'instruction ne dépassait pas celle de son sexe, était cependant si supérieure par l'inspiration et par la grandeur d'âme. C'est que le génie a deux natures: flamme dans la tête de l'homme, chaleur dans le cœur de la femme. C'est cette flamme qui illumine le monde extérieur des idées; c'est cette chaleur qui couve et qui fait éclore le monde intérieur du sentiment.

Malheur aux femmes qui excellent dans les lettres ou dans les arts! Elles se sont trompées de génie. Si elles se ravalent à imaginer, soyez sûrs que c'est qu'il leur a manqué quelque chose à aimer: leur gloire publique n'est que l'éclat de leur malheur secret. Hélas! il ne faut pas les envier, il faut les plaindre d'être admirées. Demandez-leur si elles ne troqueraient pas tout le bruit de leur nom contre un soupir qui ne serait entendu que de leur cœur?

XI

Mais cette mère de famille d'une sensibilité si juste et si exquise jouissait plus qu'une autre, par cette justesse et par cette délicatesse de sensibilité, des œuvres de l'art antique. La nature et le cœur humain s'y révèlent, avant l'âge des déclamations et des affectations littéraires, dans toute la simplicité et dans toute la naïveté du premier âge, de cet âge d'innocence des livres, si l'on ose se servir de cette expression.

Le lyrisme la touchait peu: il tient de trop près à la démence. L'enthousiasme qui extravague entre ciel et terre sur des flots d'images, d'apostrophes, d'éjaculations, n'est au fond qu'une sublime démence du génie. Il éblouit beaucoup les yeux, il dit peu de chose au cœur, à moins qu'il ne soit prière et qu'il ne fonde en larmes comme la nuée éclatante fond en eau, comme David fondait en gémissements sur sa couche de cendres.

Mais la poésie épique la ravissait en extase, et non pas tant la poésie héroïque, comme l'Iliade et l'Énéide, dont les personnages et les aventures sont trop dissemblables à nos conditions et trop loin du cœur, mais la poésie épique de la Bible ou de l'Odyssée. Ces poëmes soulèvent la toile de l'entrée de la tente dans le désert, ils entr'ouvrent la porte de la maison dans la cité antique; ils y surprennent, dans la vie commune et dans le secret de toutes les familles, une poésie qui sort de terre comme la fontaine de Siloé, dans la Bible, sort de l'antre, sans fracas, sans tonnerre et sans éclair, semblable à un hôte qui vient à petit bruit.

Ce sont là les peintures qui, sans l'enlever aux réalités de sa vie de mère de famille et de maîtresse de ménage rustique, la ravissaient dans ce monde antique, profane ou sacré; elle y retrouvait les mêmes mœurs, les mêmes images et le même cœur humain que dans sa maison. C'est par ces tableaux naïfs, pathétiques, si propres à colorer de couleurs vraies et à toucher de sentiments justes l'imagination et le cœur des enfants, qu'elle voulut à cette époque nous lire elle-même l'Odyssée d'Homère. L'Odyssée est l'histoire de toutes les fidélités du cœur aux devoirs naturels: fidélité du père, dans Ulysse, à sa patrie et à sa famille; fidélité de l'épouse, dans Pénélope, à son mari; fidélité du fils, dans Télémaque, à son père; fidélité des serviteurs, dans Eumée, à son roi; fidélité de l'esclave, dans Euryclée, à sa maîtresse; fidélité du chien lui-même, dans Argus, à son maître; et tout cela dans un cadre immense de paysages, de scènes champêtres, de scènes maritimes, de mœurs diverses, mais toutes fraîches et primitives, qui rendent la bordure aussi intéressante que le sujet.

XII

Je vois d'ici le coin retiré et silencieux des jardins où, pendant les longues chaleurs d'un été sans nuages, à l'heure où les fléaux se taisent dans les granges, où les batteurs dorment la tête sous leur bras en plein soleil sur les gerbes répandues dans l'aire, toute la famille, oncle, enfants, se réunissaient après dîner (on dînait alors au milieu du jour) pour assister à cette lecture de l'Odyssée par la mère de famille.

C'était à l'extrémité d'une longue avenue de charmilles; elle commence au bout du parterre et elle conduit jusqu'à la profondeur sombre des bois. Il y avait là, et sans doute il existe encore (car les arbres ont de bien plus longues destinées que ceux qui empruntent tour à tour leur ombre), il y avait là, au bas d'une pente veloutée de fougères, un hêtre immense dont les feuilles, portées en tous sens par une charpente vivante de branches et de rameaux, couvraient d'une demi-nuit un arpent d'ombre transparente.