Entre les racines gonflées de siècles de ce hêtre, un puits naturel, dont on pouvait toucher l'eau avec la main, paraissait dormir sous un nuage de feuilles mortes, tombées du hêtre sur son orifice. Mais il ne dormait pas, car, par un canal souterrain creusé de main d'homme, il traversait une large étoile de sentiers convergents dessinée là entre les avenues de charmilles, et il allait ressortir un peu plus bas en nappe bouillonnante et éternelle par la bouche d'un dauphin de pierre grise toute barbue de mousse d'un vert cru. Il ruisselait ensuite dans un bassin, s'engouffrait de nouveau sous terre, et allait s'étendre et se reposer enfin dans un étang au pied du monticule de mousse.
Ce monticule, taillé en gradins très-larges, était ombragé d'une forêt régulière d'arbres minces et à haute tige, tels que des frênes, des saules, des peupliers. Les racines de ces arbres trempaient dans un sol toujours frais, arrosé par la poussière humide du dauphin. Ils s'élançaient à perte de vue vers le ciel, afin de voir le soleil et de respirer l'air par-dessus la cime du grand hêtre qui les engloutissait dans son ombre. À travers le rideau léger de leurs troncs à peine festonnés de feuilles basses, on voyait luire au soleil, en bas, l'eau dormante et argentée de l'étang.
Ce miroir, où se peignaient les arbres renversés et les nuages blancs passant sur le ciel, réfléchissait toute cette scène. Des bancs de pierre, une table massive de marbre, toujours semés de feuilles sèches, avaient été construits, il y a bien longtemps, sur un petit plateau à quelques pas du dauphin, pour y goûter pendant l'été la fraîcheur et le bouillonnement sonore de la source. C'est là que la famille et jusqu'aux chiens s'acheminaient tous les beaux jours après le dîner, pour laisser passer en lectures, en doux entretiens, en sommeils, les heures trop chaudes, dont le murmure des feuilles et de l'eau abrégeait la lenteur ou notait les rêves.
Un jour notre mère y parut un livre inconnu à la main.
À la forme du volume et à la couleur de la couverture en bois noir, nous pensions que c'était un vieux bréviaire de notre oncle ou un missel de sacristie, dans le temps qu'il y avait au château l'aumônier de notre grand-père. Nous savions que notre mère aimait à lire dans ces volumes d'autel pleins de prières et qui conservaient encore dans leurs pages l'odeur d'encens dont l'encensoir des enfants de chœur les avait jadis parfumés.
Nous fûmes donc agréablement surpris quand elle ouvrit tout à coup le mystérieux volume, et quand elle nous dit, avec un sourire de bonne promesse: «Je vais vous lire aujourd'hui, et bien des jours de suite, une longue et belle histoire, la plus longue et la plus belle que je connaisse après les histoires de la Bible. Elle vous apprendra bien des choses sur les hommes et sur les pays d'autrefois.»
Elle ouvrit alors le gros volume, dont les marges, rongées par les rats, laissaient bien des vides sur le bord des pages: c'était la traduction de l'Odyssée d'Homère par madame Dacier. Il n'y en a point de plus inexacte et de plus libre, et cependant il n'y en a point de plus fidèle. Pourquoi? Parce que la bonne et savante madame Dacier adorait Homère, son modèle, plus qu'aucun autre traducteur ne l'a jamais adoré; parce que l'amour est une révélation; parce qu'enfin, sans s'inquiéter jamais de sa propre gloire d'écrivain, cette femme, forte de l'érudition antique, ne s'appliquait qu'à faire sentir, non littéralement, mais par analogies et par périphrases quelquefois ridicules, mais toujours sincères, la pensée ou le sentiment de son poëte; miroir souvent terni, mais miroir vivant, qui défigure parfois l'image, mais qui rend ce qu'il y a de plus intraduisible dans l'image: la ressemblance et la vie!
Nous restâmes impatients et attentifs, assis sur l'herbe à portée de la voix. L'attention de notre père et de notre oncle, éveillée par cette lecture, augmenta la nôtre. Ils fermèrent les petits volumes qu'ils tenaient dans leurs mains, comme si tout devait céder à l'intérêt de ce gros livre, et ils prirent l'un et l'autre sur leur banc l'attitude d'hommes qui écoutent.
XIII
«Il faut d'abord, mes enfants, nous dit notre mère, que je vous apprenne ce que c'est qu'un poëme épique. Un poëme épique est une histoire dont le fond est vrai, mais dont les aventures et les détails sont plus ou moins imaginaires. Le poëte, c'est-à-dire celui qui raconte aux hommes cette histoire en l'embellissant, ne la raconte pas seulement, il la chante. Cela veut dire qu'il la récite ou qu'il l'écrit en phrases cadencées et musicales qu'on appelle vers. L'agrément qui résulte de ces sons réguliers et harmonieux pour l'oreille, ainsi que l'agrément qui résulte des images, des peintures, des compositions, pour les yeux de l'âme, enchantent l'auditeur ou le lecteur de son histoire, et la gravent ainsi, comme un air dont on se souvient ou comme un tableau qu'on se retrace, dans la mémoire des hommes.