«Homère était un de ces historiens qui chantent au lieu de raconter. Il vivait il y a trois mille ans. Il avait chanté une guerre entre les Grecs et les Troyens d'Ilion, appelée l'Iliade; après cette histoire, il voulut chanter une histoire moins héroïque et plus familière, dans laquelle, non pas les héros seulement, mais tout le monde, depuis le héros jusqu'au berger, depuis la princesse jusqu'à la servante, retrouvât l'image de sa propre vie. L'Odyssée est un poëme épique familier, le poëme de la vie humaine tout entière, sans acception de conditions ou de rangs dans la société. Si je le lisais à la servante de la basse-cour Geneviève, qui prend la poignée de grains dans son tablier et qui la jette en nuage poudreux aux poules; si je le lisais au vieux Jacques, le berger qui trait ses chèvres descendues de la montagne et qui cause avec ses chiens couchés au soleil à ses pieds, Geneviève et Jacques s'y reconnaîtraient; ils prendraient, en s'y reconnaissant, autant d'intérêt qu'un roi ou qu'une reine à cette histoire.
«Vous-mêmes, mes enfants, votre père, votre oncle, l'un sous le nom d'Ulysse, l'autre sous le nom d'Alcinoüs, moi-même, sous le nom de Pénélope, nous y sommes tous.—Lisons donc! nous écriâmes-nous en battant des mains.—Eh bien! je vais lire, dit-elle.
«Mais d'abord sachez ce que c'était qu'Ulysse, dont il est tant question dans cette histoire. Ulysse était un roi d'une petite île grecque appelée Ithaque, dans la mer Adriatique, en face de la grande Grèce. Il avait accompagné Agamemnon, autre petit roi d'un canton de la Grèce appelé Argos, à la guerre contre les Troyens. Après la destruction d'Ilion, Ulysse avait erré longtemps sur la mer sans pouvoir aborder dans Ithaque. Sa femme, Pénélope, et son fils, Télémaque, dont M. de Fénelon nous a raconté les aventures, gémissaient de son absence. La belle Pénélope, dont le rang, la beauté, les richesses excitaient l'ambition d'une foule d'autres chefs de la Grèce, était obsédée dans son palais par des prétendants à sa main. Ils dédaignaient son fils, Télémaque; ils dévoraient ses biens; ils exigeaient, la menace à la bouche, que Pénélope choisît entre eux un époux. Elle demandait du temps; elle leur avait promis de se prononcer enfin quand elle aurait fini de broder un voile, mais elle défaisait la nuit ce qu'elle avait fait le jour, afin de prolonger le délai. Ici commence le poëme. Le poëte, avec la rapidité du vol de la pensée, qui ne connaît point de distance, plane tantôt sur un lieu, tantôt sur un autre; maintenant avec Ulysse, tout à l'heure avec Pénélope; aujourd'hui à Troie ou à Argos, demain à Ithaque. Il voit comme un dieu tout ce qu'il veut regarder à la fois ou tour à tour.»
Alors elle nous lut d'une voix lente, grave et cadencée, le premier chant. Je ne vous le relirai pas ici, vous avez en main le livre.
Quand elle en fut à ces vers où Minerve supplie Jupiter de permettre à Ulysse d'aborder enfin dans sa patrie:
«Ulysse, dont l'unique désir est de revoir au moins s'élever de loin la fumée de la maison où il est né et où il voudrait mourir!»
—«Voyez, mes enfants, nous dit-elle, quelle profonde analyse des sens et du cœur de l'homme dans ce seul mot: la fumée de la maison de ses pères! Supposez que vous soyez égarés depuis des années et des années dans l'immensité de ces forêts qui nous entourent; supposez que du haut d'une montagne vous aperceviez enfin, le soir, une légère vapeur bleue s'élever dans le ciel au-dessus du toit du château: que ne vous dirait pas au cœur cette petite colonne bleuâtre sortant de la cheminée de votre père et de votre mère? que ne verriez-vous pas des yeux de l'âme à travers cette fumée? Vos berceaux, votre père, votre mère, vos oncles, vos tantes, vos nourrices, vos serviteurs, vos chiens, vos troupeaux, la table, le foyer où l'on prépare les aliments de la famille, les entretiens au coin de l'âtre, les embrassements au coucher et au réveil de vos lits! toute votre vie, enfin, dans une seule légère fumée, sortant du fagot de buis que la servante jette le soir sur les cendres chaudes!
«Eh bien! voilà comment Homère, qui apparemment sentait tout cela, parce qu'il avait été si souvent lui-même errant loin du foyer perdu de son enfance; voilà pourquoi, dis-je, il éveille toutes ces délices et tous ces regrets dans une seule image! Mais cette image est prise dans le cœur, et aucune autre image ne pourrait rendre aussi vivement ce qu'il veut faire sentir! Voilà le poëte! le poëte, bien supérieur à l'historien, car l'historien raconte, et le poëte peint!»
XIV
Elle reprit et s'arrêta bientôt après à ces vers où Homère raconte l'entrée de Télémaque dans le palais de sa mère Pénélope. Minerve vient d'y arriver sous la figure d'un étranger.