«Télemaque, conduisant son hôte, le débarrasse de sa lance, la pose d'abord contre une colonne, puis la place dans l'armoire luisante où sont rangées les lances d'Ulysse, son père. Il le conduit vers un siège qu'il recouvre d'un beau tapis de lin, orné de riches broderies; au-devant du siège était un tabouret pour reposer ses pieds... Alors une servante, portant à deux mains une aiguière d'or, verse l'eau qu'elle contient dans un bassin d'argent, pour que Télemaque et son hôte y lavent leurs mains. Elle dresse ensuite devant eux une table polie. La femme chargée des provisions dans le palais y dépose des pains et des mets nombreux; un autre serviteur apporte des plats lourds de diverses espèces de viandes. Il leur distribue des coupes d'or; un héraut s'empresse d'y verser le vin.»

—«Ne diriez-vous pas, mes enfants, reprit notre mère, que ces usages domestiques, qui existaient il y a plus de trois mille ans, sont d'hier? Ne vous semble-t-il pas que vous assistez à la réception que votre père ou votre oncle font à un de leurs voisins de distinction, quand ils le reçoivent au château, fatigué d'un voyage ou d'une chasse? Ne reconnaissez-vous pas la femme de charge qui tient les clefs de l'office? la jeune servante qui porte l'eau et la cuvette dans les chambres des étrangers? le domestique qui va déterrer le flacon de vin vieux, dans le sable du caveau, et qui le verse dans le verre avant qu'on s'asseye à table? puis les serviteurs qui apportent de la cuisine les plats de viande et de légumes dans la salle à manger? Tout cela est aussi vulgaire que ce que vous voyez tous les jours sans y prendre garde. Mais tout cela n'est-il pas rendu dans ces vers avec tant de vérité que cela frappe vos imaginations comme si vous assistiez pour la première fois à cette scène d'intérieur, et que la simplicité même des détails et des expressions en relève à vos yeux la naïve beauté? Cela ne vous apprend-il pas qu'il y a autant d'intérêt et de ce qu'on appelle poésie dans la domesticité d'une maison bien tenue que dans la solennité des actes de la vie héroïque, et que tout le génie de celui qui raconte une histoire ou un poëme comme celui-là est de faire sortir, par la fidélité de sa description, ce que Dieu a mis de grâce, de beauté, de dignité et de sentiment en toute chose humaine? En un mot, ne sentez-vous pas pour la première fois que tout est poésie dans la nature, et que nous-mêmes, qui ne nous en doutons pas, nous sommes peut-être, à notre insu, un tableau d'intérieur aussi intéressant et aussi pittoresque, si nous étions aussi bien peints par un Homère que Télémaque et son hôte Mentor? Cette source, ces beaux arbres, cet étang qui brille entre les joncs, ces hirondelles qui y boivent au vol, votre père, votre oncle qui se reposent dans des attitudes pensives sur ces bancs, vous-mêmes qui m'écoutez, les yeux ouverts, au pied de ces peupliers qui se balancent sur vos têtes blondes, moi enfin, mon livre antique à la main, qui vous raconte des choses antiques et toujours jeunes, tout cela ne serait-il pas au besoin une scène d'Homère, s'il y avait un Homère parmi nous? Mais poursuivons.»

Elle nous lut alors la conversation de table entre Télémaque et son hôte divin; comment les prétendants à la main de Pénélope abusent du veuvage de cette mère pour ruiner et déshonorer sa maison; comment Minerve, sous la figure de l'hôte, s'indigne de cette obsession et engage Télémaque à équiper un vaisseau pour aller à la recherche de son père; comment, s'il n'a pas le bonheur de le retrouver, il reviendra lui-même, plus grand et plus robuste, à Ithaque, où il immolera par sa force ou par sa ruse les indignes persécuteurs de Pénélope; comment Pénélope, entendant de sa chambre haute le chantre Phémius chanter devant ses prétendants le retour des Grecs du siège de Troie, descend les escaliers du palais, suivie de ses servantes, s'arrête, modeste et voilée, appuyée sur le montant de la porte et les yeux humides de larmes, en pensant à Ulysse qui n'est pas revenu avec les Grecs; comment elle supplie Phémius de changer le sujet trop triste de ses chants; comment Télémaque, déjà rusé comme son père, feint de gourmander respectueusement sa mère, pour qu'elle rentre dans sa chambre. «Laissez chanter ce qu'il veut à ce poëte: les chants les plus nouveaux sont toujours ceux que les hommes rassemblés préfèrent; retournez dans votre appartement; reprenez vos travaux habituels, la toile et le fuseau. Le droit de parler appartient à tous les hommes, et surtout à moi, car c'est à moi qu'appartient par ma naissance l'autorité dans cette maison!»

Pénélope, ravie en secret d'admiration, retourne dans sa chambre haute avec ses servantes; elle y pleure, en souvenir de son époux absent, jusqu'à ce que le sommeil pèse enfin sur ses paupières.

Nous nous récriâmes d'admiration, nous autres enfants, sur cette tendresse et sur cette douleur voilée de Pénélope, sur cette feinte habile et respectueuse du fils. «C'est ainsi que je ferais, dis-je à demi-voix.—C'est ainsi que j'aurais fait, dit ma mère; je me serais fiée à mon fils; je ne me serais pas offensée d'un manque de respect dont j'aurais compris l'intention pieuse; je m'en serais rapportée à lui pour venger la femme et la maison de son père.» Les plus jeunes sœurs avaient les larmes aux yeux, en comprenant, à la voix de leur mère, ce qu'elles n'avaient pas bien compris d'abord. Mon père et son frère souriaient d'orgueil à ce tableau de famille.

XV

Le premier chant finit avec le jour. Notre mère appuya avec accent sur les détails intimes et domestiques du coucher du fils d'Ulysse.

«Il se retire enfin dans la vaste chambre qui lui avait été construite dans l'enceinte de la cour, à une place où il pouvait tout voir autour de lui. C'est là qu'il va chercher le repos, roulant dans sa tête une foule de pensées. À côté de lui Euryclée portait des flambeaux éclatants,—la sage Euryclée, fille d'Aps, elle que Laërte, le père d'Ulysse, avait achetée jadis de ses propres richesses, et, quoiqu'elle fût encore alors presque dans l'enfance, il donna vingt taureaux pour l'obtenir. Il l'honora dans sa maison à l'égal d'une chaste épouse et ne partagea jamais sa couche.—En ce moment elle porte les flambeaux éclatants devant Télémaque. De toutes les servantes de sa mère, c'est elle qu'il aimait le plus, parce qu'elle l'avait élevé pendant qu'il était encore enfant. Elle ouvre les portes de sa chambre solidement bâtie. Télémaque s'assied sur le bord du lit et quitte sa souple tunique; il la remet aux mains de cette femme soigneuse; Euryclée plie délicatement la tunique, la suspend à la cheville du lit et se hâte de sortir de la chambre. Elle retire à elle la porte par l'anneau d'argent, puis elle abaisse le pêne en tirant la courroie.

«C'est là que durant la nuit entière Télémaque, recouvert de la fine toison tissée des brebis, roule en lui-même le plan du voyage que lui conseille Minerve.»

—«Que pensez-vous d'Euryclée, mes enfants? nous demanda notre mère après avoir fermé le livre. Chacun de nous, chacun de vous n'a-t-il pas eu son Euryclée, cette seconde mère des enfants de la maison, par l'habitude de les avoir vus naître, par le lait ou les soins qu'elle leur a donnés tout petits, par le plaisir qu'elle a eu en les voyant grandir, par l'orgueil qu'elle a en les voyant grands et respectés dans la maison? Euryclée, n'est-ce pas exactement ma Jacqueline, sur les mains de qui vous m'avez vue pleurer quand elle revient tous les ans me visiter du fond de son village? Elle s'y repose dans la petite maison que votre père lui a achetée par tendresse pour moi. Euryclée, n'est-ce pas votre Philiberte, qui vous a portés tous à votre tour dans son tablier, qui vieillit avec nous, et qui me remplacerait auprès de vous et de votre père si je venais à mourir avant elle? N'est-ce pas elle qui porte la lampe dans vos chambres quand vous allez vous coucher et qui suspend à la cheville du lit les vêtements pliés avec économie.