«Est-ce qu'Homère a vécu avec nous pour connaître ainsi tous les secrets de la domesticité et de cœur qui caractérisent notre famille? Non, mais c'est qu'il a vécu par son cœur sensible et par son génie observateur dans toutes les familles; c'est que tous les lieux et tous les temps se ressemblent par ces intimités de la maison et par ces mystères d'intérieur qui sont les mêmes pour tous les hommes pétris de la même chair et du même sang par la même nature!»

Et nous ajournâmes, tout étonnés, au lendemain la lecture de ce livre délicieux, où il nous semblait nous lire nous-mêmes.

XVI

Le lendemain, à la même heure et au même lieu, notre mère rouvrit le vieux livre.

Notre attention devançait le mouvement de ses lèvres. Télémaque se réveille, inspiré par la sagesse et par la piété. Il convoque l'assemblée du peuple; il s'y rend: son chien, fidèle comme les nôtres, suit son jeune maître. Il parle avec une éloquence modeste des maux que les prétendants font souffrir à sa mère, à lui, à son pays. On lui répond, il réplique; tous les caractères différents des orateurs honnêtes ou pervers se dessinent dans cette assemblée. Antinoüs, un des prétendants, raille avec ironie le fils d'Ulysse sur sa jeunesse. Télémaque refuse de vider une coupe avec lui. Il se décide à partir.—Écoutez ces détails du départ secret et du chargement du navire; vous croirez assister au départ de votre père et de moi quand nous quittons notre maison des champs pour la ville.

«Cependant Télémaque descend dans le vaste et haut cellier de la maison de son père, où étaient déposés les habits dans des coffres, et l'huile odorante (la richesse d'Ithaque) dans de nombreuses jarres. Là étaient rangés contre la muraille des tonneaux de vin vieux et délectable, contenant une boisson pure et divine. C'était réservé pour Ulysse, si jamais il devait revoir sa demeure après tant de revers. À l'entrée de la cave s'élevaient deux grandes portes à deux battants, étroitement jointes l'une à l'autre. Une femme de charge de la maison veillait nuit et jour dans cet endroit et gardait ces trésors avec un esprit plein de prévoyance. C'était Euryclée. Télemaque l'appelle dans le cellier et lui parle en ces mots:

«Nourrice! puisez dans des urnes un vin délicieux, le meilleur après celui que vous réservez pour le divin Ulysse, si toutefois il doit jamais revoir ses foyers! Remplissez de ce doux breuvage douze vases que vous boucherez tous avec leurs couvercles. Disposez la farine dans les outres soigneusement cousues; mettez-y en tout vingt mesures de cette farine pulvérisée par la meule. Connaissez seule mon dessein, et distribuez avec soin toutes ces provisions. Ce soir je les prendrai au moment où ma mère montera dans ses chambres hautes pour retrouver sa couche. Il dit; aussitôt la nourrice Euryclée se prend à pleurer, et à travers ses larmes elle fait entendre ces paroles...»

«Euryclée lui dit (vous l'entendez!) tout ce qu'une servante attachée dès l'enfance à la maison dit au fils de ses maîtres pour le détourner d'un départ qui l'alarme. Télémaque la rassure et la console. «Jurez-moi, nourrice, de ne rien dire à ma mère bien-aimée avant le onzième ou douzième jour après mon départ; je craindrais trop qu'en pleurant elle perdît sa beauté!»

Euryclée jure et obéit. La nuit vient; Télémaque s'embarque en secret.—«Écoutez, mes enfants, comme tous les détails de la mer prennent dans la bouche de ce poëte universel la même précision et la même vie que les détails de la maison. Vous avez vu des barques sur la Saône; figurez-vous le navire sur l'Océan.

«On lâche les câbles; les rameurs montent tour à tour à leur place et se rangent sur les bancs. Aussitôt Minerve fait souffler de terre un vent favorable, l'impétueux Zéphire, qui rebondit sur la mer ténébreuse. Ils dressent le mât; ils le placent dans le creux qui lui sert de base; ils l'assujettissent avec des cordages; puis ils déplient les blanches voiles tendues par de fortes courroies. Le vent s'engouffre dans le creux de la voile; la lame bleue retentit autour de la coque du navire qui laboure la mer. Après avoir bien attaché par des câbles les agrès du navire, ils remplissent des coupes de vin et font des libations aux dieux.»