«À ces mots des larmes tombent des yeux de Télémaque en entendant parler de son père, et de ses deux mains, prenant son manteau de pourpre, il se couvre le visage. À ce geste Ménélas reconnaît le fils d'Ulysse.»

—«N'est-ce pas, nous dit notre mère, le geste de la pauvre orpheline du village à qui je demandais, l'autre jour, des nouvelles de sa mère dont j'ignorais la mort? Ne prit-elle pas les bords de son tablier et ne le releva-t-elle pas sur son visage pour cacher ses sanglots? Pourquoi les hommes et les femmes de tous les temps ont-ils ainsi la pudeur de la douleur? continua-t-elle.—C'est que la douleur défigure le visage, répondit une de mes sœurs, et que nous n'aimons pas nous laisser voir enlaidies par les larmes.—N'est-ce pas aussi, répondis-je à mon tour, parce que la douleur est une faiblesse et que l'homme doit se montrer fort, même contre le chagrin?—Ce seraient deux mauvais sentiments, reprit ma mère; la vanité doit s'oublier quand le cœur est brisé par une perte du cœur, et, la douleur étant dans les desseins de la Providence une loi de la nature, il n'y a point de lâcheté à pleurer ceux qu'on aime; mais il y a orgueil ou hypocrisie à se prétendre impassible et à lutter contre sa juste sensibilité. Le seul motif pour se tenir à l'écart ou voilé quand on pleure, c'est de ne pas contrister les autres du chagrin dont Dieu nous afflige.» Mon père, mon oncle applaudirent à cette explication du passage d'Homère. «Et puis vous oubliez, dirent-ils, que Télémaque, à ce moment, voulait cacher sa naissance et son nom; ses larmes l'auraient trahi.»

XVIII

«Hélène cependant le reconnaît, continue notre mère; elle fait part de ses soupçons à Ménélas, son mari.—«Chère épouse, reprend Ménélas, la même pensée m'occupait au même moment. Oui, ce sont bien là les pieds d'Ulysse!» (dans ce temps-là on ne portait pas de souliers, et les pieds avaient leur physionomie comme les mains); «ce sont ses mains, l'éclat de ses yeux, sa tête, et même la chevelure dont elle est couverte. D'ailleurs, quand dans mes discours j'ai rappelé le souvenir d'Ulysse, ce jeune prince a répandu des larmes amères, et de son manteau de pourpre il s'est caché le visage!»

La reconnaissance a lieu. «Né d'un père prudent, dit Ménélas au jeune homme, vous parlez avec prudence. On reconnaît aisément la postérité d'un homme à qui les dieux ont filé d'heureuses destinées à deux choses: au jour de leur naissance et au jour de leur mariage.»—«Remarquez, dit mon père, combien, dès ces temps reculés, être né d'une famille honnête passait pour une bonne fortune de la vie. Quand vous serez grands, songez à conserver cette bonne fortune à ceux qui naîtront après vous!»

C'est ainsi que chaque passage remarquable du poëme servait de texte à une observation ou à une leçon indirecte pour nous.

Nous avons passé la soirée à parler des exploits d'Ulysse. Télémaque, encouragé par la bonne réception de Ménélas et d'Hélène son épouse, la plus belle des femmes, ose enfin dire ce qui l'amène.

«Fils d'Atrée, dit-il, chef du peuple, je suis venu dans l'espoir d'apprendre auprès de vous quelques nouvelles de mon père. Mes biens sont dissipés, mes champs fertiles sont ravagés, ma maison est remplie d'ennemis qui dévorent mes nombreux troupeaux de bœufs et de brebis, et qui prétendent insolemment à la main de ma mère!

«—Ah! grands dieux! s'écrie Ménélas en soupirant avec force, ils osent aspirer, ces lâches insensés, à reposer dans la couche du héros! Lorsqu'une biche a déposé par hasard ses jeunes faons qui tettent encore dans la caverne d'un fort lion, elle parcourt la montagne et va paître les herbes des vallées. Alors l'animal terrible rentre dans son antre et les égorge tous sans pitié! Ainsi Ulysse immolera un jour ces jeunes insensés!»

Ménélas raconte alors ce qu'il sait des aventures d'Ulysse, naufragé sur les mers après le siège de Troie. Il offre des présents de coupes et de chevaux à Télémaque. «Je n'accepte que la coupe, reprend le jeune homme; dans Ithaque il n'y a point de plaines étendues ni de prairies, mais ce pâturage de chèvres m'est plus agréable qu'un pâturage de coursiers.»