—«Vous souriez, mes enfants, dit notre mère à ce passage, parce que vous pensez comme le fils d'Ulysse: la maison ruinée de votre père et les collines de chèvres de son domaine vous sont plus chères que les grasses plaines de Châlon et de Dijon et que les plus belles demeures de villes où vous n'êtes pas nés! Eh bien! la nature n'a pas changé en trois mille ans; l'amour du lieu natal et du toit de son père est toujours la passion et la vertu même du cœur des enfants!»

XIX

Ici le poëte revient par son récit à Ithaque.

Les prétendants, furieux du départ de Télémaque, complotent de l'immoler à son retour. Pénélope, désespérée, est instruite du complot. À cette nouvelle elle ne peut demeurer en place sur son siège; quoiqu'elle en ait beaucoup dans son appartement, elle s'asseoit sur le seuil de sa chambre, en répandant des larmes abondantes. Autour d'elle sanglotent toutes ses servantes, les plus jeunes comme les plus vieilles!

«Ne fut-ce pas exactement ainsi, mes enfants, dit notre mère en fermant à demi le livre, le jour où l'on rapporta au château votre père, blessé à la chasse, d'un coup de fusil, par un chasseur, pendant que le médecin sondait la blessure? Pouvais-je me tenir en place? Ne courais-je pas d'un siège à l'autre, et, bien qu'il y eût plusieurs fauteuils dans la chambre, ne me jetai-je pas sur le seuil de la porte, entourée des servantes, jeunes et vieilles, qui pleuraient comme moi, autour de moi? Ne dirait-on pas qu'Homère est entré dans la chambre de toutes les familles et dans le cœur de toutes les femmes? Tous les gestes qu'il leur prête sont aussi fidèlement rendus que leurs sentiments. Ne nous étonnons plus que les anciens aient appelé les poëtes des devins; ils devinent le passé comme l'avenir. Ils sont les lecteurs du poëme de Dieu!»

XX

«La fidèle Euryclée, sa servante favorite, console sa maîtresse. Pénélope se couche enfin et rêve à son fils.»—«Hélas! quel autre rêve visite les mères quand leurs fils sont absents ou exposés aux dangers de la vie?» dit ici la nôtre.

Nous lûmes ainsi jusqu'à la fin du sixième chant les aventures d'Ulysse. Peu d'observations interrompirent ces chants, moins faits pour des enfants que pour la populace crédule, jusqu'au passage où Nausicaa, la fille du roi Alcinoüs, sauve Ulysse dans l'île des Phéaciens. Mais ici notre mère, retrouvant toutes les naïvetés du ménage antique restées les usages du ménage moderne dans notre vie rurale, redoubla d'intérêt dans sa voix et redoubla notre attention par la sienne.

«Écoutez bien, nous dit-elle, la description d'un tableau de ménage dont vous êtes si souvent témoins, ici même, au bord de l'étang où on lave le linge, sans vous être douté qu'une lessive faite par nos servantes pouvait être un des plus ravissants tableaux de poëme qui ait jamais été écrit par les hommes. Alors elle lut ces vers immortels:

«Nausicaa, dit Minerve invisible à l'esprit de la fille d'Alcinoüs à son réveil, que votre mère vous a donc faite paresseuse! Vos plus belles robes restent négligées dans vos coffres; cependant le jour de votre mariage approche, et vous devez vous orner de vos plus belles parures, et même en offrir à votre époux. C'est par de tels soins que vous acquerrez une bonne renommée parmi les hommes; votre père et votre mère s'en glorifieront avec joie. Dès que brillera l'aurore, allons donc ensemble au lavoir, où je vous accompagnerai pour vous aider, afin que tout se fasse plus vite; car maintenant, songez-y, vous n'avez pas longtemps à rester vierge; les plus riches d'entre les Phéaciens vous recherchent en mariage, parce que vous êtes d'une illustre origine. Ainsi donc, dès demain matin, engagez votre noble père à faire préparer les mules et le char pour transporter vos ceintures, vos voiles, vos superbes mantes. Il vous est plus séant d'aller ainsi qu'à pied, car les lavoirs sont éloignés de la ville...»