Nous nous attendrîmes à ces beaux vers où Homère, se représentant lui-même sous les traits du chanteur Démodocus, chante à Ulysse, qu'il ne connaît pas, ses propres exploits sous les murs d'Ilion.
«Tels étaient les chants de l'illustre Démodocus; en l'écoutant, Ulysse, relevant des deux mains son manteau de pourpre, en couvrit sa tête et dérobait son beau visage. Il avait honte devant les Phéaciens de laisser couler les larmes de ses yeux. Quand Démodocus suspendait ses accents, le héros séchait ses pleurs, découvrait sa tête et versait le vin à grands flots dans sa coupe; mais lorsque les convives excitaient Démodocus à chanter, parce qu'ils étaient charmés de ses récits, alors Ulysse de nouveau pleurait en se couvrant le visage.»
Nous arrivâmes ainsi de chant en chant jusqu'au dénoûment de tant de merveilleuses histoires commentées à des enfants par les lèvres intelligentes d'une mère. La lecture de ce poëme était-elle même un poëme.
Ulysse, revenu dans Ithaque, est transformé en vieillard et en mendiant par la Sagesse, pour tromper les yeux des prétendants.—«Peindriez-vous autrement aujourd'hui, mes enfants, le vieux bûcheron du village de Clemencey, qui vient tous les samedis appuyer son bâton derrière la porte de la cuisine et déposer sa besace à deux poches sur le banc, pour que le cuisinier Joseph la remplisse des croûtes du pain de la semaine, des os du jambon et de la bouteille du vin qui soutiennent sa pauvre vie et qu'il porte à sa femme plus infirme que lui?»
«Minerve, après avoir montré de loin à Ulysse sa chère Ithaque, le frappe de sa baguette, lui ordonne de se rendre auprès du fidèle berger qui prend soin des porcs et qui lui est resté secrètement dévoué, ainsi qu'à Pénélope et à son fils.—Tu le trouveras veillant sur les troupeaux; ils paissent sous le rocher du Corbeau, près de la fontaine Aréthuse, dont ils boivent l'eau sombre pour entretenir leur graisse succulente. Pendant ce temps j'irai à Lacédémone, féconde en belles femmes, avertir ton fils et l'amener à Ithaque.
«À ces mots elle le frappe de sa baguette; elle ride la peau unie et fine d'Ulysse sur ses membres; elle dégarnit sa tête de ses blonds cheveux et lui donne toute l'apparence d'un vieillard cassé par l'âge; elle répand un nuage sur ses yeux autrefois si transparents; elle le revêt d'un manteau en haillons, d'une tunique déchirée et noircie par la fumée; elle lui jette sur les épaules la peau râpée d'un cerf agile; elle met dans ses mains une besace toute rapiécée: cette besace est suspendue par une corde qui lui sert de bandoulière.»
—«Que vous semble de la fidélité de cette description d'un vieux mendiant? nous demanda notre mère; vous frappe-t-elle moins vivement et moins agréablement l'esprit que la description de l'armure éclatante d'un roi?—Oh! non, dîmes-nous tous en chœur, et même elle nous touche davantage.—Vous voyez donc bien, reprit-elle, que votre père avait raison de vous le dire: la beauté du récit n'était pas dans la condition des personnages, mais dans la vérité et dans l'émotion de la peinture: un haillon ici est aussi beau qu'un diadème. Maintenant la vérité et l'émotion vont redoubler dans la rencontre de ce faux mendiant et de ce gardeur de pourceaux. Je n'aurai pas besoin de solliciter votre attention; vous écouterez de vous-mêmes.
«Ulysse obéit. Il trouve Eumée, le gardeur de porcs, assis au soleil dans un endroit où furent bâtis les murs élevés de la cour large et ronde. Ce fut le pasteur qui la construisit lui-même pour les troupeaux pendant l'absence d'Ulysse, et qui, sans l'assistance ni de sa maîtresse Pénélope, ni du vieux Laërte, père d'Ulysse, lui fit une enceinte de grosses pierres et d'épines.»
—«C'est ce que vous voyez faire tous les jours au vieux Jacques quand il veut parquer ses moutons sur les flancs de la colline d'Arcey, et c'est ce que vous l'avez souvent aidé à faire vous-mêmes enroulant les grosses pierres et les fagots de bruyère. Reprenons la description des étables, et voyez encore si elles sont moins vives à vos yeux que celle du palais.
«Tout autour de l'enceinte extérieure se dressait une forte palissade de pièces serrées les unes contre les autres et taillées dans le cœur du chêne. Douze étables rapprochées entre elles avaient été bâties par lui dans l'intérieur de cette cour, où couchaient les porcs. Dans ces étables, cinquante truies fécondes reposaient sur le sol; les mâles, moins nombreux, couchaient dehors dans l'enceinte. Là veillaient aussi quatre dogues, semblables à des lions, auxquels le berger donnait leur nourriture. En ce moment le berger était occupé à ajuster à ses pieds une semelle qu'il avait taillée lui-même dans le cuir rougeâtre d'un bœuf.