«À l'instant les chiens à la voix retentissante aperçoivent Ulysse; ils s'élancent en aboyant avec fureur contre lui. Ulysse, employant l'adresse, s'assied à terre, et le bâton glisse de sa main. Là, dans sa propre demeure, il allait souffrir une indigne insulte des chiens; mais le gardien des porcs, s'élançant d'un pied rapide, franchit le vestibule, et le cuir de bœuf tombe de sa main. Il écarte, en leur lançant des pierres, les chiens, et dit au héros:
«Ô vieillard! combien il s'en est fallu peu que ces dogues ne vous aient déchiré en pièces et que je n'aie été couvert de honte par eux! N'ai-je pas assez de chagrin et d'amertume sans cela, moi qui gémis sans cesse et qui pleure mon malheureux maître, et qui engraisse avec soin ses troupeaux pour qu'ils soient mangés par des étrangers? Lui, pendant ce temps-là, privé de nourriture, erre misérablement dans quelques villes lointaines, au milieu de peuples inconnus, si toutefois il respire et jouit encore de la clarté du soleil. Mais suivez-moi, venez dans ma cabane, ô pauvre vieillard! afin de vous rassasier de pain et de vin à votre faim et à votre soif.
«En parlant ainsi, le pasteur au cœur noble conduit Ulysse dans la bergerie, et, l'y ayant introduit, il répand sur le sol des branchages épais; il étend sur les feuilles la peau velue d'un chèvre sauvage, et prépare une couche large et molle. Ulysse le remercie.—Non, dit le berger, il n'est pas bien de mépriser un étranger, arrivât-il plus misérable que vous! Les étrangers et les pauvres nous sont envoyés par les dieux.»
Notre mère s'interrompit ici pour nous faire remarquer combien l'hospitalité, cette sœur aînée de la charité, était antique, et combien la divine Providence avait mis de tout temps, dans la conscience des hommes, les vertus naturelles nécessaires à la société humaine. «Ne voyez-vous pas tous les jours cette scène de respect pour l'âge et pour la misère à la porte de la cour de votre oncle?» ajouta-t-elle. Nous reprîmes:
«À peine a-t-il ainsi parlé qu'il relève sa tunique autour de sa ceinture et court à l'étable, où les porcs étaient renfermés. Il en prend deux et les immole aussitôt. Il les passe à la flamme, les partage en morceaux, les enfile à des broches. Après que les viandes sont rôties, il les apporte devant Ulysse, encore toutes brûlantes autour des broches. Il y répand une blanche farine. Alors, dans une écuelle de racine de lierre, préparant du vin aussi doux que le miel, il s'assied en face du héros et lui dit: Mangez!»
—«Il paraît, dit mon père en souriant et en regardant ma mère, que la cuisine est aussi antique que la morale dans le monde; car n'est-ce pas précisément ainsi que le cuisinier Joseph prépare les rôtis et les grillades de porc frais?—Mais tout autre poëte qu'Homère, ajouta mon oncle, aurait reculé devant la description poétique de ces broches et de cette farine répandue sur les côtelettes, pour paner comme aujourd'hui les morceaux.—Vous en plaignez-vous, mes enfants? dit notre mère.—Non assurément, répondîmes-nous tous; la description est si vive que le vers d'Homère, dans ce passage, sent la fumée de la broche.»
On reprit; on lut l'énumération à la fois touchante et orgueilleuse des anciennes richesses en troupeaux de son maître, faites par le gardeur de pourceaux au mendiant attentif. Le berger désespère de revoir jamais son maître. «Il reviendra! s'écrie Ulysse prêt à se trahir.—Ne me trompez pas, dit Eumée, je hais à l'égal des portes de l'enfer l'homme qui pense d'une façon et qui parle de l'autre!»
—«Voyez comme le mensonge était odieux aux hommes d'autrefois,» dit notre mère.
XXII
La conversation devient plus pressante, plus glissante et plus pathétique. Ulysse raconte sur lui-même au berger une longue histoire imaginaire. Il lui demande, pour l'éprouver, de descendre le lendemain à la ville, pour aller mendier dans le palais de Pénélope. Eumée l'en détourne avec horreur; il lui annonce les mépris qu'il aura à supporter.