Cet intérêt redoubla quand Ulysse, introduit dans la ville, y est insulté par le mendiant effronté Irus, vil adulateur des prétendants, dont il consomme les restes. L'attention centupla quand le faux mendiant extermine les usurpateurs de son palais, les oppresseurs de sa femme et de son fils. Nous fondîmes en larmes quand la chaste Pénélope, ne se fiant pas à ses yeux, exige, avant de reconnaître son époux et son roi, qu'il lui décrive le lit conjugal, renfermé dans les appartements secrets, et que lui seul peut connaître, s'il est véritablement Ulysse.

«Dans ce lit artistement sculpté, il existe un signe de reconnaissance ignoré de tous, excepté de moi. Dans l'enceinte de la cour croissait un olivier aux feuilles allongées; jeune et vigoureux, il s'élevait comme une large colonne. Je construisis autour de ce pilier la chambre nuptiale, et je la recouvris d'un toit; j'abattis ensuite les branches de l'olivier. Coupant alors le tronc à peu de distance de la racine, j'en polis la surface avec le rabot, je le ciselai avec soin, je l'alignai au cordeau, j'en formai la base du lit; je le perçai des deux côtés avec la tarière. C'est sur ce fondement que je façonnai le lit. Je l'incrustai d'or, d'argent et d'ivoire; je tendis d'un côté à l'autre des sangles de cuir recouvertes de pourpre!

«Pénélope, à ce signe, sent son cœur se fondre et ses genoux se dérober sous elle.» Les époux se reconnaissent; rien ne manque au groupe triomphant de la famille que l'aïeul Laërte; ce père d'Ulysse vit retiré dans une maison des champs, loin de la ville, depuis le départ et les malheurs d'Ulysse.

—«Sans la vieillesse, nous dit notre mère, la famille n'a point de sérénité ni de sainteté; un vieillard retiré du monde est la couronne de la famille déposée pour les jours de fête dans le trésor de la maison. Souvenez-vous, mes enfants, de votre grand'père! Avant de mourir, il vivait dans la solitude et dans la paix de sa demeure de Monceaux, où nous vous conduisions les jours de fête pour jouer entre ses genoux. Homère connaissait cette grâce des cheveux blancs qui correspond dans une famille complète à la grâce de l'enfance. Écoutez comme il mène Ulysse et Télémaque, le fils et le petit-fils, reporter leur victoire et leur bonheur à sa source, chez le vieillard Laërte, leur aïeul. Reconnaissez dans la description de son petit domaine champêtre les vergers de votre grand'père, vieux et féconds en fruits comme l'âge avancé.» Elle lut alors:

«C'est là qu'était la maison de Laërte; tout autour régnait une galerie où mangeaient, se reposaient et dormaient les domestiques attentifs à travailler sous ses ordres et à lui complaire. Auprès de lui vivait une femme âgée de Sicile, qui prenait grand soin du vieillard dans cette campagne éloignée de la ville... Ulysse, voulant éprouver si son père le reconnaîtra, se rend au verger; il y trouve Laërte occupé à creuser la terre autour d'un olivier pour y retenir l'eau du ciel. Laërte était revêtu d'une pauvre et mauvaise tunique toute rapiécée; ses jambes étaient entourées de lanières de cuir mal recousues, pour prévenir les piqûres des reptiles ou des insectes; ses mains portaient des gants à cause des broussailles épineuses, etc.»

—«N'est-ce pas ainsi que vous avez surpris cent fois votre père et votre oncle, en costume de jardinier, autour de leurs ceps ou de leurs ruches? Mais continuons.»

XXIV

«Ulysse à cet aspect s'arrête sous un poirier et répand des larmes; puis il aborde le vieillard.—Ô vieillard! lui dit-il, vous ne semblez pas inhabile dans l'art du jardinage et dans le soin de ce jardin, car il n'est ici aucune plante, ni le figuier, ni la vigne, ni l'olivier, ni le poirier, ni les planches de légumes, qui ne soit bien entretenue. Toutefois, ne vous fâchez pas contre moi, vous ne prenez pas un soin égal de vous-même; vous êtes à la fois abattu par la vieillesse, par une coupable négligence et par la sordidité de vos vêtements. Cependant vos traits et votre stature ne sont point d'un pauvre esclave; au contraire, vous avez l'apparence d'un roi; vous ressemblez à l'homme riche qui, lorsqu'il s'est baigné, qu'il a mangé, se repose paresseusement dans son jardin. Tel est le juste partage des vieillards...» La reconnaissance a lieu; Ulysse se nomme; Laërte cependant hésite encore et veut quelques preuves de plus de l'identité de son fils avec l'étranger.

«Eh bien! je vais vous désigner tous les arbres que dans ce riche verger vous m'avez donnés jadis lorsqu'étant encore enfant, et accompagnant vos pas ici, je vous demandai de m'en donner pour moi tout seul: treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers. Vous me promettiez encore de me donner cinquante rangées de vigne, dont chaque cep était chargé de grappes!...»

Le vieillard à ces mots sent son cœur et ses genoux défaillir; il jette ses deux bras autour de la tête d'Ulysse, son fils!...