Nous aurions écouté sans fin et sans lassitude pendant dix étés de suite un si délicieux poëme, si Homère, par la voix de notre jeune mère, avait continué à raconter ainsi; mais le poëme finit avec les beaux jours.
Depuis je l'ai relu cent fois à voix basse, en mettant au récit, dans ma pensée, les inflexions de voix de cette femme antique plus naïve que Nausicaa, plus laborieuse qu'Euryclée, plus reine, plus femme, plus mère que Pénélope! Ah! c'est ainsi que l'Odyssée doit être lue pour que tout son charme coule des lèvres dans l'intelligence et dans le cœur; c'est le poëme des mères de famille, des époux, des épouses, des aïeuls, des fils, des petits-enfants! c'est l'évangile de la vie rurale: l'esclave et le maître y sont égaux devant la poésie et devant la nature. Ce n'est pas seulement le plus beau poëme de paysage qui existe dans toutes les langues; c'est le cours le plus complet, le plus vivant et le plus familier de morale qui ait jamais été chanté aux hommes depuis l'origine du monde. Que celui qui nie la poésie lise l'Odyssée, et, s'il n'est pas converti au génie d'Homère, qu'il soit maudit de tous ceux qui ont une imagination et un cœur! Il peut être un géomètre et un janséniste, il n'est ni un philosophe ni un homme. Il n'a reçu de Dieu ni le sens de la nature, ni le sens de la famille, ni le sens de la vertu.
Non ragionam di loro ma guarda e passa!
Quant à moi, aucune langue ne rendra jamais mon admiration et ma piété pour Homère, et, s'il y avait sur la terre quelque ordre de créature intermédiaire entre la divinité et l'humanité, je dirais: Homère est de cette race divine. Il y a trop de grandeur et d'infini dans son œuvre pour qu'il soit un homme; il y a trop de nature, de sensibilité et de larmes pour qu'il soit un dieu! Il est Homère, c'est assez!
Je vais remonter maintenant à l'Iliade; il fallait d'abord vous allécher.
Lamartine.
Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, 56, rue Jacob.
Note 1: Charles le Sage.[Retour au texte principal]
Note 2: Nous dirons dans le prochain Entretien pourquoi nous commençons par l'Odyssée notre étude en trois Entretiens sur Homère, au lieu de la commencer par l'Iliade.[Retour au texte principal]