J'en étais là, quand le son de la corne du pâtre qui rassemble les vaches pour les ramener à l'étable se fit entendre dans la prairie au bas des chênes, et me rappela moi-même au foyer où j'étais attendu. Je jetai ces vers ébauchés dans un tiroir de ma table pour les achever le lendemain; mais il n'y eut point de lendemain; un événement politique inattendu me rappela soudainement à Paris; le courant des affaires et des discussions de tribune emporta ces pensées avec mille autres; les beaux vers d'Alfred de Musset restèrent sans réponse et s'effacèrent de ma mémoire. Ce ne fut que cinq ou six ans après que, rouvrant par hasard à Saint-Point un tiroir longtemps fermé, je relus ce commencement de réponse, et que, me repentant de mon impolitesse involontaire, je résolus de la compléter; mais il y avait apparemment ce qu'on appelle un guignon entre Musset et moi, car un nouvel incident m'arracha encore la plume de la main, et dans mon impatience d'être ainsi interrompu, je me hâtai de coudre à ce commencement un mauvais lambeau de fin, sans qu'il y eût ni milieu, ni corps, ni âme à ces vers: aussi restèrent-ils ce qu'ils sont dans mes œuvres, aussi médiocres et aussi indignes de lui que de moi-même. Je rougis en les relisant de les avoir laissé publier.
XVII
Je me souviens parfaitement aujourd'hui de l'air poétique et tendre que je me proposais de chanter à demi-voix dans cette réponse à Alfred de Musset. Mon intention était de lui montrer, par mon propre exemple, la supériorité, même en jouissance, de l'amour spiritualiste sur l'amour sensuel.
Et moi aussi, voulais-je lui dire, j'ai aimé à l'âge de l'amour, et moi aussi j'ai cherché, dans l'enthousiasme qu'allume la beauté, l'étincelle qui allume tous les autres enthousiasmes de l'âme. Cet amour, bien qu'il aspire à la possession de la Béatrice visible à laquelle on a voué un culte pur, n'a pas besoin pour être heureux de ces plaisirs doux et amers dans lesquels tu cherchas jusqu'ici la sensualité plutôt que l'immortelle volupté des Pétrarques, des Tasses, des Dantes, seule aspiration digne de celui qui a une âme à satisfaire dans le plus divin sentiment de sa nature. Je lui racontais ici deux circonstances de ma vie, circonstances bien dégagées de toute sensualité et dans lesquelles cependant j'avais goûté plus de saveur du véritable amour que, ni lui, ni moi, nous ne pourrions en goûter jamais dans les possessions et dans les jouissances où il plaçait si faussement sa félicité de voluptueux.
Dans l'une de ces circonstances, je me rappelais trois longs mois d'hiver passés à Paris dans la première fleur de mes années. J'aimais avec la pure ferveur de l'innocence passionnée une personne angélique d'âme et de forme, qui me semblait descendue du ciel pour m'y faire lever à jamais les yeux quand elle y remonterait avant moi. Sa vie, atteinte par une maladie qui ne pardonne pas aux êtres trop parfaits pour respirer l'air de la terre, n'était qu'un souffle; son beau visage n'était qu'un tissu pâle et transparent que le premier coup d'aile de la mort allait déchirer comme le vent d'automne déchire ces fils lumineux qu'on appelle les fils de la Vierge. Sa famille habitait une sombre maison du bord de la Seine, dont l'ombre se réfléchissait au clair de lune dans le courant du fleuve. Les convenances m'empêchaient d'y être admis aussi souvent que mon cœur m'y portait et que le sien m'y appelait par son affection avouée de sœur. Pendant ces trois mois de la saison la plus rigoureuse, je ne manquai pas une seule soirée de sortir de ma chambre très-éloignée de là, à la nuit tombante, et d'aller me placer en contemplation, le front sous les frimas, les pieds dans la neige, sur le quai de la rive droite, en face de la noire maison où battait mon cœur plus qu'il ne battait dans ma poitrine.
La rivière large et trouble d'hiver roulait entre nous; j'entendais pour tout bruit gronder les flots de la Seine ou tinter les réverbères des deux quais aux rafales des nuits. Une petite lueur de lampe nocturne qui filtrait entre deux volets entr'ouverts m'indiquait seule la place où mon âme cherchait son étoile. Cette petite étoile de ma vie, je la confondais dans ma pensée avec une véritable étoile du firmament; je passais des heures délicieuses à la regarder poindre et scintiller dans les ténèbres, et ces heures, cruelles sans doute pour mes sens, étaient si enivrantes pour mon âme, qu'aucune des heures sensuelles de ma vie ne m'a jamais fait éprouver des félicités de présence comparables à ces félicités de la privation. Voilà, disais-je à Musset, les bonheurs de l'âme qui aime; préfère-leur, si tu l'oses, les bonheurs des sens qui jouissent!
Cette belle personne, poursuivais-je, mourut au printemps; je n'étais pas à Paris; j'y revins deux ans après, je parvins avec bien de la peine à me faire indiquer sa tombe sans nom dans un cimetière de village loin de Paris. J'allais seul à pied, inconnu au pays, m'agenouiller sur le gazon qui avait eu le temps déjà d'épaissir et de verdir sur sa dépouille mortelle. L'église était isolée sur un tertre au-dessus du hameau, le prêtre était absent, le sonneur de cloches était dans ses champs, les villageois fanaient leur foin dans les prairies: il n'y avait dans le cimetière que des chevreaux qui paissaient les ronces et des pigeons bleus qui roucoulaient au soleil comme des âmes découplées par la mort. J'étendis mes bras en croix sur le gazon, pleurant, appelant, rêvant, priant, invoquant, dans le sentiment d'une union surnaturelle qui ne laissait plus à mon âme la crainte de la séparation ou la douleur de l'absence. L'éternité me semblait avoir commencé pour nous deux, et quoique mes yeux fussent en larmes, la plénitude de mon amour, désormais éternel comme son repos, était tellement sensible en moi pendant cette demi-journée de prosternation sur une tombe qu'aucune heure de mon existence n'a coulé dans plus d'extase et dans plus de piété.
Voilà, lui disais-je, encore une fois ce que c'est que l'amour de l'âme en comparaison de tes amours des yeux; celui-là trouve plus de véritables délices sur un cercueil qui ne se rouvrira pas, que tes amours à toi n'en trouvent sur les roses et sur les myrtes d'Horace, d'Anacréon ou d'Hafiz.
XVIII
Mais je ne lui dis rien, en effet, de ce que je voulais ainsi lui dire dans mes vers; Musset mourut lui-même avant qu'un seul mot de moi à lui ou de lui à moi eût expliqué ce malentendu du hasard entre nous.