Le dirai-je? Ce n'est que depuis sa mort prématurée, ce n'est qu'en ce moment où j'écris, que j'ai ouvert ses volumes fermés pour moi et que j'ai lu enfin ses poésies. Ah! combien, en les lisant, ai-je accusé le sort qui m'a privé d'apprécier et d'aimer, pendant qu'il respirait, un homme pour lequel je me sens tant d'analogie, tant d'attrait, et, oserai-je le dire? tant de tendresse après sa mort! Oh! que ne l'ai-je connu plus tôt! Je me fais de cruels reproches à moi-même quand je me dis: il n'y a pas deux mois que j'ai coudoyé ce beau et triste jeune homme en entrant ensemble dans un lieu public; il n'y a pas deux mois que je me suis assis silencieux et froid à côté de lui dans une foule. Je l'ai regardé, il m'a regardé, et nous ne nous sommes rien dit, comme si nous étions deux étrangers parlant des langues diverses et n'ayant de commun que l'air qu'ils respirent.

Ô Musset! pardonne-moi du sein de ton Élysée actuel! Je ne t'avais pas lu alors. Ah! si je t'avais lu, je t'aurais adressé la parole, je t'aurais touché la main, je t'aurais demandé ton amitié, je me serais attaché à toi par cette chaîne sympathique qui relie entre elles les sensibilités isolées et maladives pour lesquelles la température d'ici-bas est trop froide, et qui ne peuvent vivre que de l'air tiède de l'idéal de la poésie et de l'amour, cette poésie du cœur! Les juvénilités de ta vie et de tes vers, les gracieuses mollesses de ta nature ne m'auraient pas écarté de toi, au contraire; il y a des faiblesses qui sont un attrait de plus, parce qu'elles mêlent quelque chose de tendre, de compatissant et d'indulgent à l'amitié, et qu'elles semblent inviter notre main à soutenir ce qui chancelle et à relever ce qui tombe. Je t'aurais compris, et je t'aurais compati à toi vivant, comme je te comprends et comme je te compatis dans la tombe. Et qu'as-tu donc fait de ta jeunesse et de ton talent, que nous n'ayons plus ou moins fait nous-même, quand nous commencions à trébucher comme des enfants sans lisière sur tous les achoppements de la jeunesse, de la beauté, de la sensibilité et du génie?

Tu t'es laissé prendre par les yeux aux apparences séduisantes du plaisir, au lieu de rechercher les saintes fidélités du sentiment; qui est-ce qui en a souffert, si ce n'est ton cœur? Il a poursuivi des feux follets dans la nuit putride des lagunes de Paris, au lieu de suivre dans le ciel l'étoile immortelle d'une Laure ou d'une Béatrice digne de toi. Et nous donc, si nous avons été plus heureux, avons-nous donc été plus sage?

Tu as chanté sur une guitare italienne ou espagnole les tarentelles enivrantes des nuits de Séville ou de Naples, au lieu de rejeter cet instrument aviné des orgies nocturnes, de saisir l'instrument sacré de Pétrarque, et de confondre, dans des hymnes rivaux des siens, les deux notes du cœur humain qui s'immortalisent l'une par l'autre, l'amour et la piété. Et nous donc, n'avons-nous pas brûlé au feu qui purifie tout deux volumes de poésies juvéniles que des amis mûrs et sévères nous conseillèrent d'anéantir, pour ne pas jeter derrière nous, sur la route de la vie, de ces pierres de scandale qu'on retrouve avec honte au retour, et qui font rougir le front sous ses rides. Que t'a-t-il manqué? un ami, pour t'arracher aussi d'une main impitoyable quelques pages qui sont du talent, mais qui ne sont pas de la gloire?

Tu as été trop indifférent aux causes publiques de ta patrie et du monde, et le choc des verres t'a empêché d'entendre le choc des idées, des opinions, des partis, qui germaient, combattaient, mouraient pour la cause du bonheur ou du progrès du peuple?—Hélas! puisque tu n'avais pas la foi politique, qui pourrait t'accuser de n'avoir pas eu le zèle? Et ce zèle qui nous a dévoré, nous, et qui nous dévore encore, à quoi, grand Dieu! nous a-t-il servi? et à quoi a-t-il servi à nos frères? Regarde d'en haut ce bas monde: qu'y a-t-il de changé ici que des noms?

Tu fus sceptique avant l'expérience, voilà tout ton crime! Ce scepticisme te porta à te détourner de la mêlée, comme tu t'étais, au premier déboire, détourné de l'amour; tu cherchas dans ta tristesse à savourer la vie sans la sentir, et à goûter dans un opium assoupissant les sommeils et les rêves d'un autre Orient?—Et nous donc, n'avons-nous pas cherché de même l'oubli de la terre dans les platonismes calmants des philosophies spiritualistes, et dans l'opium divin des espérances infinies, qui donnent, dès ici-bas, les songes éternels?

Enfin, tu as changé de temps en temps de corde et de note sur ton instrument de joie, tu lui as fait rendre, au soir de tes années assombries, des accents inattendus d'inspiration, de douleur, de piété, de pathétique, d'enthousiasme pour la nature, d'invocation à son auteur, qui ont fait frémir à l'unisson d'abord, puis taire d'admiration ensuite nos propres lyres étonnées que les musiciens du temple fussent tout à coup surpassés par un ménétrier du plaisir!

Puis, tu t'es endormi avec tes refrains moitié sacrés, moitié profanes sur les lèvres, et nous t'accuserions?—Non, je n'aurais eu le droit de t'accuser de rien dont je ne sois moi-même coupable; mais j'aurais eu le droit de t'aimer, de te consoler, de te dire d'avance le goût de tes larmes, d'entendre le premier les confidences de tes chants, et, puisque tu devais mourir avant moi, d'en recueillir peut-être pieusement le difficile héritage, afin d'augmenter ta gloire en diminuant tes œuvres de tes fautes!

Oui, si j'étais ton frère de sang, aussi bien que je me sens ton frère de cœur, je voudrais anéantir d'abord toutes tes juvénilités en prose, idylles de mansardes, pastorales de tabagies où la finesse et la grâce du style ne rachètent pas même la monotone trivialité du sujet commençant toujours par une orgie pour finir par un suicide. J'arracherais ensuite avec douleur, mais avec une douleur sans pitié, la moitié des pages de tes deux volumes en vers! Je ne ferais grâce qu'aux divins fragments enchâssés çà et là dans tes poëmes comme des tronçons de statues de marbre de Paros dans la muraille d'une taverne de Chio. J'encadrerais dans le vélin le plus pur et dans l'or tes Nuits, incomparables rivales de celles d'Hervey, de Novalis, de Young, et je composerais avec le tout deux petits volumes que j'intitulerais Sourires et Soupirs; l'un les plus frais sourires de la jeunesse, l'autre les plus pathétiques soupirs de l'humanité. Ce serait mon hommage et ton épitaphe, ô poëte endormi dans nos larmes!

Lamartine.