Sous ce premier rapport, il n'y a donc point là de poëme véritablement épique.
En second lieu, un poëme épique suppose un héros, un dieu, un personnage quelconque, historique ou fabuleux, accomplissant le fait chanté par le poëte.
Ici il n'y a point de héros, point de personnage historique ou fabuleux accomplissant le fait épique; il y en a mille, groupés dans ces visions, sans fil qui les relie entre elles: les trois personnes de la Trinité, le Père, le Fils, l'Esprit-Saint, la Vierge, les saints, les anges, les divinités de l'Olympe, celles des enfers païens, les habitants de l'empyrée chrétien mêlés aux figures fabuleuses de l'empyrée antique. Ces personnages ne concourent à aucune action une ou collective; ils passent, comme une revue de fantômes, devant les yeux du poëte et du lecteur; c'est la procession des ombres dans la nuit des temps; c'est comme la Danse des Morts des peintres allemands du moyen âge. Cette foule n'agit pas; elle s'écoule, semblable à une cataracte de l'humanité, dans les abîmes. Cela n'attache pas; cela éblouit. Le vertige du poëte donne le vertige au lecteur.
En troisième lieu, un poëme épique suppose un récit continu, un commencement, un milieu, une fin, récit inspirant, par ses péripéties, un intérêt épique ou dramatique à celui qui lit ou qui écoute. Telles sont les grands poëmes épiques de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de Rome, de l'Europe moderne même. Les poëtes indiens chantent les aventures humaines ou divines de Rama ou de Chrisna; Ferdousi, celles de Rustem et des héros de la Perse; Homère, celles d'Achille; Virgile, celles d'Énée; le Tasse, celles des croisés; Milton, celles du premier homme et de la première femme; Klopstock, celles du Christ, revêtant la forme humaine pour subir la mort en satisfaction des crimes de la terre. Dans tous ces poëmes, la grande loi littéraire de l'unité de sujet, qui est en même temps la condition absolue de l'intérêt, est rigoureusement observée.
Dans la Divine Comédie, au contraire, il n'y a, comme on voit, ni unité de personnages, ni unité d'action; c'est une succession d'épisodes sans rapport les uns avec les autres, où l'intérêt se noue et se brise à chaque nouvelle apparition de personnages devant l'esprit, et où cet intérêt, sans cesse noué, sans cesse brisé, finit par se perdre dans la multiplicité même de personnages, et par donner au lecteur l'éblouissement d'une foule.
Sous ces trois rapports donc on ne peut donner légitimement à cette œuvre le nom de poëme épique. Qu'on l'appelle poëme métaphysique, poëme platonique, poëme théologique, poëme scolastique, poëme politique, ce sont ses vrais noms. Ce n'est pas l'épopée, c'est l'école. Le véritable héros, s'il y en avait un, ce serait saint Thomas d'Aquin, car ce sont ses pensées que chante le poëte.
Mais quel poëte divin! Nous allons vous l'exposer, non par l'ensemble: il n'en a pas, mais par tronçons. Il n'y en a point de plus gigantesques, de plus frustes, et cependant de plus beaux, dans aucune langue, depuis le sanscrit, la langue des révélations surnaturelles de l'Inde.
Les chants sont tronqués comme le sujet. La plupart n'ont que cent à deux cents vers, l'espace d'une rapide vision. Je vais les feuilleter pour vous.
II
Le premier chant de l'Enfer commence par une allégorie et une allusion. «Au milieu de la route de la vie,» chante le poëte dans le premier tercet (strophe de trois vers), «ayant perdu le droit chemin, je me trouvai égaré dans une obscure forêt.» Ézéchias avait dit avant lui: «Au milieu de ma vie j'irai aux portes des enfers!»