VI
Écoutons le poëte.
Il décrit d'abord, en vers qui frissonnent, l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettées et entraînées dans un océan tumultueux de frimas les ombres dont le feu de l'amour ici-bas consuma les sens et les âmes. Le Dante est ému et attendri; la pitié lui fait oublier le crime. Il se souvient d'avoir aimé, il aime encore.
«Ô poëte!» dit-il à son guide Virgile, «je serais curieux d'adresser la parole à ces deux âmes qui semblent inséparables et qui cèdent si légèrement à l'haleine du même vent qui les emporte à travers l'espace!» Et le poëte à moi: «Observe,» me répondit-il, «le moment où elles vont passer le plus près de toi, et alors prie-les au nom de cet amour qui les entraîne encore réunies l'une à l'autre; elles ne résisteront pas à un tel appel, elles viendront à toi!»
«Et aussitôt que le vent qui les chassait les eut rapprochées de moi: «Ô âmes en peine!» leur criai-je, «daignez venir nous parler, si cela vous est permis par le souverain maître de ce séjour!»
«Telles que deux colombes, attirées par le désir, fendent l'air qui porte leur vol, et viennent, les ailes ouvertes et sans mouvement, s'abattre ensemble sur le doux nid de leur amour, telles elles s'élancèrent du groupe des femmes punies pour avoir trop aimé; et ces deux âmes volèrent à moi à travers la tourmente, tant elles avaient senti de compassion et de tendresse pour elles dans l'accent du cri que j'avais jeté en les appelant!
«Ô douce et affectueuse créature!» me dirent-elles, «qui parcours ainsi cet air réprouvé et qui viens nous visiter dans notre supplice, nous qui avons teint le monde où tu vis de notre sang;
«S'il nous était permis d'invoquer pour un autre le maître de l'univers, qui nous afflige et nous punit, nous lui demanderions de te combler de sa paix, toi qui ressens une si tendre pitié pour nos peines sans remède!
«De ce que tu sembles désirer entendre nous sommes prêtes à parler avec toi, pendant que ce vent, un moment immobile, fait silence autour de nous comme à présent.
«La terre où je vis le jour,» dit alors Francesca, «s'étend sur la pente marine où l'Éridan, fatigué du tumulte des eaux qu'il roule, se perd dans la mer pour y trouver enfin le repos.