Le bruit confus et strident des sanglots, des imprécations, des coups portés et reçus dans l'ombre, jette le poëte dans la stupeur. Il interroge son guide. «Ce sont, lui dit Virgile, les âmes médiocres et lâches qui vécurent sans mériter ni louange ni blâme. Ne parle pas d'elles, mais regarde seulement, et passe!»

Les supplices de ces misérables, qui ne vécurent jamais, étaient d'être piqués par des taons et des mouches faisant dégoutter de leur visage des larmes rougies de sang qui abreuvaient des vers immondes à leurs pieds!

L'Achéron, fleuve des ombres, et Caron, leur nautonier, apparaissent, on ne sait pourquoi, dans l'enfer chrétien. Caron frappe de sa rame des troupeaux d'âmes.

La descente dans les ténèbres commence au quatrième chant. Là sont les âmes qui vécurent avant le christianisme et qui vivent maintenant dans le supplice du désir sans espoir.

«Une grande tristesse me saisit le cœur à cet aspect, dit le Dante, car je reconnus là en suspens des âmes d'une grande nature et d'une haute vertu!»

Virgile, l'une d'entre ces âmes, est reconnu par ses pareils Gloire au souverain poëte! onorate l'altissimo poeta! s'écrie cette foule. Homère, Horace le Satirique, Ovide et Lucain l'accueillent et accueillent Dante avec lui. «En sorte,» dit-il, «que je fus le sixième parmi ces grands esprits.» Puis la confusion de l'imagination du poëte jette la confusion dans ses tableaux. Électre, Énée, Hector, César aux yeux d'oiseau de proie, Penthésilée, Lavinie, le premier Brutus, Lucrèce, Saladin, Aristote, Socrate, Platon et cent autres ombres apparaissent et disparaissent sans intérêt pour le drame.

Minos, qui personnifie la justice divine, juge et châtie au cinquième chant les âmes coupables d'avoir cédé aux passions sensuelles. Toutes les femmes célèbres par leurs faiblesses criminelles sont là; elles ne semblent y être que pour servir de cadre au plus délicieux et au plus pathétique épisode du poëme: Françoise de Rimini.

V

Ici ce n'est plus le poëte scolastique, c'est l'amant qui parle; il se souvient de son propre amour, et reconnaît que la séparation est le véritable enfer de ceux qui aiment.

Cette histoire était récente quand Dante y fit cette immortelle allusion. Françoise de Rimini, une des beautés les plus touchantes de l'Italie à l'époque où écrivait le Dante, était fille du seigneur de Ravenne. Guido di Polenta, son père, l'avait forcée à épouser Lanciotto, fils aîné du tyran de Rimini, Malatesta. Lanciotto, disgracié de la nature, était d'une laideur repoussante, difforme, boiteux, avare et féroce. Son frère, Paolo Malatesta, était, par sa jeunesse, par sa beauté et par son caractère, le contraste le plus dangereux pour le cœur de Francesca. Il plaignit sa belle-sœur, il l'aima, il en fut aimé. Surpris ensemble par l'époux soupçonneux, Lanciotto perça du même coup d'épée les deux amants. Ce drame avait rempli l'Italie de bruit, de pitié, de larmes. Dante ne pouvait manquer de retrouver dans l'autre monde ceux dont la triste aventure l'avait si fortement ému dans celui-ci.